Par Jean-Yves Pranchère

Le combat contre l’antisémitisme et contre les dynamiques qui s’exprimèrent dans les fascismes et pourraient aujourd’hui se traduire dans des formes politiques inédites ne pourra être efficace que si nous n’oublions pas qu’il fut développé et cultivé par de grandes figures de la culture, de la pensée et des arts.

Outre Kleist, Degas, Wagner, Proudhon, Schmitt, Barrès ou Céline, les lettres que Schönberg écrivit à Kandinsky en 1923 sont un document essentiel de l’histoire de cet enjeu.

La fin d’une amitié

Arnold Schönberg (1874-1951) et Vassily Kandinsky (1866-1944) comptent parmi ceux qui, chacun en son genre, ont révolutionné leur art et élargi notre perception du monde en inventant de nouvelles formes et donnant ainsi accès à de nouvelles intensités vitales.

Les deux hommes s’étaient liés d’amitié avant la première guerre mondiale. En avril 1923, Kandinsky, qui participe à l’aventure du Bauhaus, propose à Schönberg de le rejoindre à Weimar et d’y devenir directeur de l’école de musique.

Schönberg venait d’apprendre que Kandinsky tenait parfois des propos antisémites. S’ensuivit alors l’échange de lettres qu’on lira ci-dessous.
Il leur arriva par la suite de se revoir et de s’écrire, mais leurs relations ne furent qu’occasionnelles. La cordialité qui conservait la mémoire d’une amitié n’était plus une amitié.

Politiquement, comme il le rappelle dans ses lettres, Schönberg n’avait aucun penchant révolutionnaire et était hostile au communisme. Kandinsky avait quitté définitivement la Russie en 1921. Tous deux n’eurent d’autre choix que de fuir le nazisme en 1933. Schönberg, qui s’était converti au protestantisme en 1898, revint alors au judaïsme.

Ce n’est pas à l’antisémitisme d’un vulgaire propagandiste que s’en prend Schönberg dans ces lettres de 1923, mais à celui d’un immense artiste qu’il tenait pour son ami. De là l’incandescence et le sentiment d’urgence qui se dégagent de ces lignes dont Schönberg note qu’il les a écrites « ohne Konzept », sans plan ni brouillon.

Il nous a semblé que ces lettres mériteraient d’être davantage connues : par-delà telle formulation hâtive ou opaque, elles donnent toujours à penser.

Danièle Huillet et Jean-Marie Straub en ont mis en scène des extraits dans un de leurs plus beaux films : Introduction à la « Musique d’accompagnement pour une scène de film » d’Arnold Schoenberg (1973).

Introduction à la « Musique d’accompagnement pour une scène de film » d’Arnold Schoenberg (1973)

Mais Straub et Huillet — qui s’efforçaient par ailleurs, dans un complet contresens idéologique, de faire de l’opéra de Schönberg Moïse et Aaron une « œuvre antisioniste » (1) — se crurent obligés d’insérer dans leur court-métrage, à coups de citations de Brecht, une leçon de « marxisme » à l’adresse de Schönberg : Schönberg aurait eu tort de croire qu’on pouvait critiquer le fascisme sans critiquer le capitalisme qui l’engendre.

C’était oublier un peu vite que le lien de l’antisémitisme au capitalisme est loin d’être clair : c’est bien parce que l’antisémitisme était très présent dans la tradition anticapitaliste que le social-démocrate Bebel disait qu’il était « le socialisme des imbéciles ».

L’impensé marxiste de l’antisémitisme

Quant à Bertold Brecht, il fut précisément une illustration prototypique de l’incapacité où était le marxisme traditionnel de penser le phénomène de l’antisémitisme ainsi que la spécificité du nazisme (dont l’antisémitisme, comme l’a montré Saul Friedländer, parce qu’il se voulait « rédempteur », n’était pas un simple cas du racisme ou un prolongement du « capitalisme »).

Dans le magnifique essai qu’elle a consacré à Brecht en 1966 (2), où elle mêle avec acuité l’hommage et la critique, Hannah Arendt a pointé cet aveuglement : non seulement Brecht a écrit des textes staliniens faisant l’éloge du sacrifice irrationnel de l’individu aux décisions sanglantes du Parti (La Décision, 1930), mais, prisonnier de la croyance naïve selon laquelle Hitler ne pouvait être qu’un affameur du peuple, il a produit une critique du nazisme qui restait à bien des égards bancale, en dépit des traits acérés qu’il savait lancer contre l’abjection nazie.

Comme le note Arendt avec une ironie mordante, Brecht aurait dû, s’il avait été cohérent, saluer la « victoire » remportée par Hitler contre le chômage et reconnaître qu’on observait en Allemagne et en URSS les mêmes « réalisations », à savoir le plein emploi et la construction d’infrastructures par les moyens d’une violence déchaînée, adossée à une idéologie asphyxiante qui se mettait en scène dans d’écrasants rassemblements de masse destinés à montrer l’unité du peuple mobilisé derrière son chef.

Au lieu de voir la similarité des deux régimes de terreur extrême qu’étaient le stalinisme et le nazisme, Brecht préférait, au titre d’une critique indistincte du capitalisme (confondu avec les institutions de l’État de droit), rapprocher le nazisme des démocraties libérales où les libertés publiques étaient assurées et les individus protégés de la persécution (3).

Le singulier et l’universel

« Quand on est attaqué en tant que Juif », disait Arendt dans son célèbre entretien télévisé d’octobre 1964 avec Günter Gaus, « c’est en tant que Juif qu’on doit se défendre, non en tant que Français, Anglais ou citoyen du monde ». Ce principe — qu’on retrouverait aussi bien au fond d’un slogan comme « Black Lives Matter » — est celui qu’adopte spontanément Schönberg dans sa réponse à Kandinsky. Celui qui est attaqué en tant que Juif ne doit pas s’excuser d’être juif : en abdiquant sa singularité, il ne ferait que donner raison à son persécuteur qui lui refuse le droit d’avoir une origine.

Être assigné à une identité est assurément une forme d’oppression : chacun doit être libre de ses identifications et de ses désidentifications. Mais, contre la stigmatisation et la discrimination, le refus des assignations identitaires ne peut pas consister à se renier soi-même pour être accepté par celui qui vous nie. L’Universel n’est pas un milieu vide où chacun devrait renoncer à être ce qu’il est et se définir hors de toute histoire et de toute circonstance ; solidaire de l’égalité effective des droits et de la solidarité des libertés individuelles, l’universel est une visée qui surgit comme le sens de nos dialogues et de nos confrontations ; il est une direction qui doit être poursuivie à partir des situations qui en aiguisent l’exigence. Il s’articule toujours à la reconnaissance des particularités et des conditions de l’histoire : il n’est pas la négation de la singularité, mais ce en quoi la singularité doit trouver le mode de son inscription.

Schönberg, Autoportrait – 1911

À Kandinsky qui lui déclare qu’il le « rejette en tant que juif » (ablehnen : repousser, récuser) tout en lui tenant le discours vaguement nietzschéen du dépassement de soi dans le « surhomme », Schönberg répond qu’un Kandinsky ne devrait même pas avoir la géométrie en commun avec les antisémites. Le propos peut sembler outrancier : comment pourrions-nous éviter de partager la géométrie avec tout un chacun ? « Schönberg exagère », diront ceux qui ont l’habitude de répéter, sur un ton entendu : « Si l’extrême droite dit qu’il pleut alors qu’il pleut, nous ne pouvons pas dire qu’il ne pleut pas. »

Partager le monde avec ceux qui le veulent

Mais que vaut, face au cri de Schönberg, cette platitude sans enjeu ni conséquences ? Schönberg sait très bien que sa géométrie ne peut pas être différente de celle des antisémites. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La question que pose Schönberg est autre : elle est de savoir si nous voulons partager quelque chose avec ceux qui ne veulent pas partager le monde avec les Juifs ni avec ceux qu’ils considèrent comme des « races inférieures ». Schönberg répond : celui qui ne veut pas partager le monde avec les autres, on devrait ne rien vouloir partager avec lui.

Gardons cette leçon en mémoire : ceux qui tiennent tellement à ce que nous partagions des « idées justes » avec l’extrême droite montrent que ce qui les intéresse n’est pas la vérité de ces prétendues « idées justes » (car, en matière de « vérité », l’extrême droite n’a rien d’intéressant nous offrir), mais bien d’avoir quelque chose à partager avec l’extrême droite ; ce qui les intéresse, c’est d’avoir davantage en commun avec celle-ci qu’avec les victimes des discriminations.

La correspondance de Schönberg et Kandinsky a été publiée pour la première fois en français par Daniel Haefliger et Antoine Courvoisier dans la revue Contrechamps, n° 2/1984.
Elle a été reprise dans une version revue dans l’ouvrage Schoenberg-Busoni, Schoenberg-Kandinsky, Correspondances, textes Genève, éditions Contrechamps, 1995.

Nous en proposons ici une traduction modifiée, qui tente de se tenir au plus proche de l’original, dont le style est parfois difficile.


Extraits de la correspondance

Schönberg à Kandinsky

Mödling, près de Vienne, le 19.4.1923

Cher Monsieur Kandinsky,
Si j’avais reçu votre lettre un an plus tôt, j’aurais laissé tomber tous mes principes, j’aurais renoncé à la perspective de pouvoir enfin composer et je me serais précipité la tête baissée dans l’aventure. Oui, j’avoue : aujourd’hui encore j’ai vacillé un instant : si grand est mon plaisir à enseigner, tant il est facile de m’enflammer aujourd’hui encore. Mais cela ne peut pas être.
Car ce que j’ai été forcé d’apprendre l’an dernier, je l’ai maintenant enfin compris et je ne l’oublierai plus jamais. À savoir que je ne suis pas un Allemand, pas un Européen, et peut-être même à peine un être humain (du moins les Européens me préfèrent-ils les pires individus de leur race), mais que je suis juif. Cela me convient !
Aujourd’hui je ne souhaite plus du tout qu’il soit fait pour moi une exception ; je n’ai absolument rien contre le fait qu’on me jette avec tous les autres dans un même panier. Car j’ai vu que du côté opposé (qui n’a certes rien d’exemplaire à mes yeux) tout est aussi dans un même panier. J’ai vu que quelqu’un, avec qui je croyais avoir un niveau égal, a cherché la communauté du panier ; j’ai entendu qu’un Kandinsky aussi ne voit que du mal dans les actions des Juifs et ne voit dans leurs mauvaises actions que la judéité, et ici je renonce à tout espoir de compréhension. C’était un rêve. Nous sommes deux sortes d’êtres humains. Définitivement !
Vous comprendrez donc que je ne fasse plus que ce qui est nécessaire à la conservation de la vie. Peut-être une génération future sera-t-elle de nouveau en état de rêver. Je ne le souhaite ni pour elle ni pour moi. Et même au contraire, je donnerais beaucoup pour qu’il me soit donné de provoquer un réveil.
Dans mes salutations cordiales et respectueuses, puissent le Kandinsky du passé et celui d’aujourd’hui se partager selon le sens de la justice.


Kandinsky à Schönberg

Weimar, Bauhaus, 24.4.23

Cher Monsieur Schönberg,
J’ai reçu hier votre lettre qui m’a démesurément bouleversé et blessé. Jamais je n’aurais pu imaginer auparavant que nous — justement nous —, pourrions nous écrire ainsi. Je ne sais pas qui ni pourquoi quelqu’un a intérêt à ruiner notre relation purement humaine, que je tenais avec certitude pour solide, et peut-être à l’anéantir définitivement. Vous écrivez « définitivement ! » À qui cela doit-il être bon ?
Je vous aime en tant qu’artiste et être humain, ou peut-être en tant qu’être humain et artiste. Dans de tels cas, la nationalité est ce à quoi je pense le moins — elle m’est au plus haut point indifférente. Parmi mes amis et mes amitiés éprouvées à travers les années (le mot « ami » a pour moi une haute signification, je l’utilise rarement), il y a davantage de Juifs que de Russes ou d’Allemands. Avec l’un d’eux j’entretiens des relations solides qui remontent à mes années de lycée, et qui durent depuis 40 ans. De telles relations continuent jusque « dans la tombe ».
Lorsque — après mon retour en Allemagne — je ne vous ai pas retrouvé à Berlin, j’en ai été désolé, car je m’étais réjouis pendant des années de nos retrouvailles. Si je vous avais rencontré à Berlin, alors nous aurions vraisemblablement, parmi toutes sortes de questions pressantes, également parlé du « problème juif ». J’aimerais tellement entendre votre opinion à ce sujet. Il y a des époques où le « Diable » remonte à la surface et se choisit des têtes et des langues appropriées à ses travaux. De même que chaque nation a ses caractéristiques, qui ont besoin d’un cercle déterminé pour se mettre en mouvement, de même il existe parfois, outre des hommes « possédés », des nations « possédées ». C’est une maladie qui peut aussi être guérie. Pendant cette maladie se manifestent deux effroyables caractéristiques : la force négative (destructrice) et le mensonge, qui agit également de manière destructrice. Vous me comprenez, n’est-ce pas ? Ce n’est que dans cette mesure que l’on peut parler de « panier ». Nous deux n’avons pas notre place dans des « paniers » et le plus triste des spectacles serait justement que nous nous forcions réciproquement à rentrer dans un panier. Si l’on n’est pas fait pour vivre dans un panier, alors on peut tout de même réfléchir sur sa nation avec sang-froid, ou avec douleur, mais toujours de manière objective, et examiner de près ses caractères innés ainsi que ses transformations à travers le temps.
Sur de telles questions, il n’est permis de parler qu’entre hommes qui sont libres. Les hommes non libres comprennent de travers les questions de ce genre, et il n’en résulte que des commérages. Pourquoi ne m’avez-vous pas écrit immédiatement quand vous avez entendu parler de mes propos ? Vous pouviez m’écrire que vous désapprouviez ces propos.
Vous avez une image terrifiante du Kandinsky « d’aujourd’hui » : je vous rejette en tant que Juif, mais néanmoins je vous écris une bonne lettre et vous assure que j’aimerais tellement vous avoir ici pour que nous travaillions ensemble ! Cher Monsieur Schönberg, avant de dire « définitivement ! », demandez-vous tout de même s’il est possible d’envoyer des salutations respectueuses à une pareille personne « d’aujourd’hui ». Vous vouliez sûrement dire « méprisantes ».
Nous, si peu nombreux, qui pouvons dans une certaine mesure être intérieurement libres, ne devrions pas permettre que l’on enfonce entre nous le coin de la discorde. C’est là un travail d’une grande noirceur. On doit se défendre contre cela.
Je ne sais pas si j’ai pu vous exposer mes sentiments de façon suffisamment claire. Ce n’est pas une grande chance d’être Juif, Russe, Allemand, Européen. Il est meilleur d’être homme. Mais nous devons plutôt nous efforcer d’aller vers le « surhomme ». C’est le devoir du petit nombre.
Même si vous me déchirez, je vous envoie mes salutations les plus cordiales et l’expression de ma haute considération.
Kandinsky


Schönberg à Kandinsky

[écrit sans plan]
Mödling, le 4.5.1923

Cher Kandinsky,
Donc je vous écris, puisque vous écrivez que ma lettre vous a bouleversé. J’espérais cela de Kandinsky, bien que je n’aie pas dit le centième de ce que l’imagination d’un Kandinsky a besoin de se mettre devant les yeux, s’il doit être mon Kandinsky ! Car je n’ai pas encore dit que par exemple, lorsque je vais dans la rue et que je suis observé par chacun pour savoir si je suis un Juif ou un Chrétien, eh bien je ne peux pas dire à chacun que je suis celui-là pour qui le dénommé Kandinsky et quelques autres font une exception, tandis que par ailleurs le dénommé Hitler n’est pas de cet avis.
En conséquence de quoi cette bienveillance même ne me serait pas très utile, même si, comme les mendiants aveugles, je voulais l’écrire sur une pancarte et l’attacher à ma poitrine, pour que chacun puisse la lire. Est-ce qu’un Kandinsky ne trouve pas là-dedans de quoi réfléchir ? Est-ce qu’un Kandinsky n’a pas le moyen d’imaginer, chose qui s’est vraiment passée, que j’ai dû interrompre mon premier été de travail depuis cinq ans, quitter l’endroit dans lequel j’avais cherché le calme pour travailler, et que je n’ai plus été en mesure de retrouver ce calme ? Parce que les Allemands ne tolèrent aucun Juif !
Est-il permis à un Kandinsky d’être d’une opinion plus apparentée à d’autres qu’à moi ?
Mais lui est-il permis d’avoir ne serait-ce qu’une pensée en commun avec des ÊTRES HUMAINS qui sont en état de venir me déranger en m’arrachant au calme de mon travail ?
Y a-t-il une pensée qu’on peut avoir en commun avec de telles gens ? Et : cette pensée peut-elle être juste ?
Je veux dire : pas même la géométrie, Kandinsky n’a le droit de l’avoir en commun avec eux ! Ce n’est pas de son rang, ou alors il n’a rien en commun avec moi.
Je demande : pourquoi dit-on que les Juifs sont comme leurs trafiquants ?
Dit-on également que les Aryens sont comme leurs pires éléments ?
Pourquoi évalue-t-on un Aryen d’après Goethe, Schopenhauer et alii ? Pourquoi ne dit-on pas que les Juifs sont comme Malher, Altenberg, Schönberg et beaucoup d’autres ?
Pourquoi, si vous avez un sentiment pour les êtres humains, vous faites-vous politicien ?
Quand le politicien ne peut tenir aucun compte des hommes et ne peut s’autoriser à voir que le but de son parti ?
Chaque Juif révèle par son nez crochu, non seulement sa propre culpabilité, mais aussi celle de tous les autres qui ont le nez crochu et qui sont justement absents. Mais quand cent criminels aryens sont rassemblés, on ne pourra déduire de leur nez que leur prédilection pour l’alcool, et les tenir quant au reste pour des hommes d’honneur.
Et vous vous joignez à cela et « me rejetez en tant que Juif ». Me suis-je donc offert à vous ? Croyez-vous que quelqu’un comme moi se laisse rejeter ! Pensez-vous qu’un homme qui connait sa valeur accorde à quiconque le droit de critiquer ne serait-ce que ses traits de caractère les plus insignifiants ? Qui serait-il donc, celui qui aurait ce droit ? En quoi serait-il meilleur ? Oui, me critiquer derrière mon dos, il y a là beaucoup de place, c’est loisible à chacun. Mais si je l’apprends, il est alors à ma merci, livré à mes représailles.
Comment un Kandinsky peut-il trouver bon que je sois offensé ? Comment peut-il prendre part à une politique qui veut créer la possibilité de m’exclure de mon cercle d’action naturel ? Comment peut-il se dispenser de combattre une vision du monde qui a pour but des nuits de la Saint-Barthélemy, dans les ténèbres desquelles la pancarte stipulant que je suis excepté ne sera pas lisible ?
Pour ma part, à supposer que j’aie quelque chose à dire, je me déclarerais dans un cas correspondant en faveur d’une vision du monde qui garantit la sécurité d’un Kandinsky, sans aucun égard par ailleurs pour sa valeur politique ou économique. Car je serais alors de l’opinion que seule une vision du monde qui conserve au monde la juste façon de voir des deux ou trois Kandinsky qu’il produit par siècle — je serais de l’opinion que seule une telle vision du monde vaudrait quelque chose pour moi. Et les pogroms, je les laisserais aux autres. Je veux dire, seulement si je ne pouvais rien faire contre eux !
Que je doive moi aussi subir les conséquences du mouvement antisémite, vous appellerez cela un regrettable cas isolé. Mais pourquoi ne voit-on pas dans le mauvais Juif un regrettable cas isolé, plutôt qu’un cas typique ? Dans le cercle le plus étroit de mes élèves, immédiatement après la guerre, presque tous les Aryens étaient restés loin du front, mais avaient trouvé une planque. En revanche, presque tous les Juifs avaient été sur le champ de bataille et blessés. Qu’en est-il là des cas isolés ?
Mais ce n’est pas un cas isolé, c’est-à-dire rien d’accidentel. Il est en revanche tout à fait planifié que je doive, après avoir été privé de respect sur le chemin usuel, faire encore un détour par la politique. Naturellement : ces gens que ma musique et mes pensées gênaient ne pouvaient que se réjouir que leur soit maintenant montrée une possibilité de plus de se débarrasser de moi pour le moment. Mon succès artistique m’est indifférent, vous le savez. Mais je ne me laisse pas offenser !
Qu’ai-je à voir avec le communisme ? Je n’en suis pas et n’en ai jamais été ! Qu’ai-je à voir avec les Sages de Sion ? C’est pour moi un titre de conte des Mille et Une Nuits, mais qui ne désigne rien de tant soit plus vraisemblable.
Est-ce que je ne devrais pas savoir aussi quelque chose des Sages de Sion ? Ou est-ce que vous croyez que je doive mes découvertes, mon savoir et mes capacités à la protection juive ? Ou bien Einstein doit-il les siens à un mandat des Sages de Sion ?
Je ne le comprends pas. Tout cela ne résiste pourtant pas à un examen sérieux. Et n’avez-vous pas eu pendant la guerre l’occasion de remarquer à quel point, pour ne pas dire exclusivement, il est menti officiellement. Comment notre cerveau fait pour l’objectivité se ferme pour toujours la perspective de la vérité. Ne le saviez-vous pas ou l’avez-vous oublié ?
Avez-vous aussi oublié ce qu’une forme particulière de paramétrage du sentiment est en mesure de provoquer comme dégâts ? Ne savez-vous pas qu’en temps de paix tout le monde était indigné par un accident de chemin de fer avec quatre morts, et que pendant la guerre on pouvait entendre parler de 100 000 morts sans même seulement essayer de se représenter la misère, les douleurs, l’angoisse et les conséquences ? Et, oui, qu’il y a eu des gens qui se réjouissaient du plus grand nombre possible de morts ennemis ; plus il y en avait, plus ils se réjouissaient ! Je ne suis pas un pacifiste ; être contre la guerre est aussi vain qu’être contre la mort. Les deux sont inévitables, ne dépendent de nous que pour la plus petite part et appartiennent aux méthodes de la rénovation de l’espèce humaine qui n’ont pas été inventées par nous, mais par des puissances supérieures. La recomposition qui s’accomplit aujourd’hui dans la structure sociale revient tout aussi peu au compte d’un quelconque coupable individuel. Elle est écrite dans les étoiles et s’accomplit avec nécessité. La bourgeoisie avait déjà des dispositions trop idéalistes, n’était plus capable de combattre, et c’est pourquoi montent des profondeurs de l’humanité les éléments misérables, mais robustes, afin d’engendrer de nouveau une classe moyenne qui soit viable. Cette dernière s’achète un beau livre sur du mauvais papier et meurt de faim. Il ne peut qu’en advenir ainsi et pas autrement — peut-on en faire abstraction ?
Et c’est cela que vous voulez arrêter. Et pour cela vous voulez en rendre les juifs responsables ? Je ne le comprends pas !
Tous les Juifs sont-ils communistes ? Vous savez aussi bien que moi que ce n’est pas le cas. Je ne le suis pas, parce que je sais que, des choses dont on souhaite le partage, il n’y en a pas assez pour tous les hommes, mais à peine pour un dixième. Ce dont il y a assez (malheur, maladie, vulgarité, incapacité, etc.) est de toute façon partagé. Ensuite, parce que je sais que le sentiment subjectif de bonheur ne dépend pas de la possession, mais est une mystérieuse prédisposition que l’on a ou pas. Et troisièmement, parce que la terre est une vallée de larmes et pas un local de réjouissances, parce qu’il n’est pas non plus dans le plan du Créateur que les choses aillent également bien pour tous, ou peut-être que cela n’a tout simplement pas de signification plus profonde.
Aujourd’hui il suffit de dire n’importe quel non-sens dans un jargon scientifico-journalistique, et les gens les plus malins prennent cela pour une révélation. Les Sages de Sion — naturellement : c’est ainsi que s’intitulent les films d’aujourd’hui, œuvres de la science, opérettes, cabarets, bref, tout ce qui aujourd’hui agite spirituellement cette terre.
Les Juifs font des affaires en tant que commerçants. Mais s’ils deviennent gênants pour la concurrence, ils sont attaqués ; mais non en tant que commerçants, mais bien en tant que juifs. En tant que quoi doivent-ils alors se défendre ?
Mais je suis convaincu qu’ils ne se défendent même qu’en tant que commerçants, et que la défense en tant que juifs est seulement apparente. C’est-à-dire que leurs agresseurs aryens se défendent de la même manière lorsqu’ils sont attaqués, même si c’est avec quelques autres mots et en employant d’autres formes (plus sympathiques ?) d’hypocrisie ; et que les Juifs ne cherchent nullement à battre la concurrence chrétienne, mais toute concurrence ! et que l’Aryen cherche à en faire de même ; et que toute liaison, qui conduit au but, est pensable entre eux, et toute autre opposition. Aujourd’hui c’est la race ; une autre fois je ne sais quoi. Et un Kandinsky participe ?
Les grandes banques américaines ont donné de l’argent pour le communisme et n’ont pas démenti le fait. Savez-vous pourquoi ?
M. Ford saura qu’elles ne sont pas en position de démentir : peut-être laisseraient-elles voir par là une chose beaucoup plus désagréable. Car, si c’était vrai, on aurait depuis longtemps déjà démontré que c’était faux.
NOUS LE SAVONS POURTANT ! C’EST POURTANT NOTRE EXPERIENCE !
Trotski et Lénine ont fait couler des torrents de sang (ce qui du reste n’a pu être évité dans aucune révolution de l’histoire mondiale) pour transformer en réalité une théorie, évidemment fausse (mais qui, comme celles de la plupart des prétendus bienfaiteurs du monde des révolutions précédentes, était pleine de bonnes intentions). C’est exécrable et doit être puni, car qui touche à ce genre de choses n’a pas droit à l’erreur ! Mais les hommes seront-ils meilleurs et plus heureux si sont réalisées  maintenant, avec le même fanatisme et de pareils torrents de sang, d’autres théories, qui, quoiqu’opposées, ne sont pourtant pas plus justes (car elles sont à vrai dire toutes fausses, et seule notre croyance leur prête de temps en temps cette lueur de vérité qui suffit à nous tromper) ?
À quoi donc l’antisémitisme doit-il conduire, si ce n’est à des violences ? Est-il si difficile de se le représenter ? Il vous suffit peut-être de priver les Juifs de leurs droits. Il n’en faudra pas moins supprimer Einstein, Mahler, moi-même et beaucoup d’autres. Mais une chose est sûre : ces éléments beaucoup plus tenaces, grâce à la résistance desquels le judaïsme s’est maintenu pendant vingt siècles, sans protection, contre l’humanité toute entière, ceux-là ne pourront pourtant pas être exterminés. Car ils sont manifestement organisés de manière à pouvoir accomplir la tâche que leur Dieu leur a assignée : se maintenir dans l’exil, non mélangés et non brisés, jusqu’à ce que vienne l’heure de la rédemption !
Les antisémites sont en définitive des gens qui prétendent refaire le monde sans plus de discernement et avec aussi peu de lucidité que les communistes. Utopistes les bons, hommes d’affaires les méchants.
Je dois conclure, car j’ai mal aux yeux d’avoir tapé à la machine. J’ai dû m’interrompre pendant quelques jours et je vois maintenant que j’ai commis moralement et tactiquement une très grande faute :
J’ai polémiqué ! J’ai prononcé une défense !
J’ai oublié qu’il ne s’agit pas de droit et d’injustice, de vérité et de fausseté, de connaissance et d’aveuglement, mais de questions de pouvoir ; et dans ce domaine chacun semble être aveugle, aussi aveugle dans la haine que dans l’amour.
J’ai oublié qu’il ne sert à rien de polémiquer, parce que je ne serai pas même entendu ; parce qu’il n’y a ici aucune volonté de comprendre, mais seulement une volonté : celle de ne pas écouter ce que dit l’autre.
Si vous le voulez, lisez ce que j’ai écrit ; mais je vous demande instamment de ne pas m’envoyer de réponse polémique. Ne faites pas la même faute que moi. J’essaie de vous en préserver en vous disant :
Je ne vous comprendrai pas ; je ne peux pas vous comprendre. Peut-être ai-je encore espéré il y a quelques jours vous faire impression avec mes arguments. Aujourd’hui je ne le crois plus et je ressens presque comme une indignité d’avoir présenté une défense.
J’ai voulu vous répondre, parce que je voulais vous montrer que même dans son nouvel habit Kandinsky est présent pour moi ; et que je n’ai pas perdu ce respect que j’avais autrefois. Et, si vous vouliez vous charger de transmettre mes salutations à mon ami Kandinsky d’autrefois, je vous confierais volontiers certains de mes sentiments les plus chaleureux, mais sans omettre d’ajouter ce message :
Nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps ; qui sait si nous nous reverrons jamais ; arriverait-il pourtant que nous nous rencontrions de nouveau, alors il serait triste que nous dussions être aveugles l’un à l’autre. Transmettez donc mes plus cordiales salutations.


(1) Le prétexte que donnait Straub pour cette thèse incongrue était que l’opéra se conclut sur les paroles de Moïse annonçant à son peuple que, dans le désert, il serait invinciblement uni à Dieu. Oubliant le sens politique de la sortie d’Égypte, Straub oubliait aussi que tout un large courant du sionisme justifie l’existence de l’État d’Israël, de façon non messianique, comme une forme paradoxale de l’exil, un exil sur place, forme devenue nécessaire à l’âge des États-nations, qui est l’âge où les Juifs ne peuvent pas être en sécurité s’il n’existe pas un État susceptible de leur servir de refuge. L’État d’Israël est alors l’équivalent de ce que la tradition politique juive avait théorisé sous la notion de « gardien » : on lira à ce propos le maître-livre de Danny Trom, Persévérance du fait juif. Une théorie politique de la survie, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, 2018.

(2) Ce texte est traduit en français dans le volume Vies politiques, chez Gallimard.

(3) Cet aveuglement n’était pas propre à Brecht. Il frappa également Trotski, qui écrivait en mai 1940 dans son Manifeste d’alarme  : « Naturellement, il existe une différence entre les régimes politiques bourgeois dans la société bourgeoise, exactement comme il existe une différence de confort entre les wagons de classes différentes dans un train. Mais quand le train plonge dans un abîme, la distinction entre la démocratie décadente et le fascisme meurtrier disparaît devant l’effondrement de l’ensemble du système capitaliste. Par ses victoires et ses actes pleins de bestialité, Hitler a provoqué la haine aiguë des ouvriers dans le monde entier. Mais entre la haine légitime que lui vouent les ouvriers et l’aide apportée à ses ennemis plus faibles mais non moins réactionnaires il y a un gouffre infranchissable. La victoire des impérialistes de Grande‑Bretagne et de France ne serait pas moins effrayante pour le sort ultime de l’humanité que celle de Hitler et Mussolini. La démocratie bourgeoise ne peut pas être sauvée. En aidant leur bourgeoisie contre le fascisme étranger, les ouvriers ne feraient qu’accélérer la victoire du fascisme dans leur propre pays. La tâche que pose l’histoire n’est pas de soutenir une partie du système impérialiste contre une autre mais d’en finir avec le système dans son ensemble. »
On aurait tort de croire que de tels textes témoignent d’un égarement aujourd’hui impossible. Toute une gauche « antisystème », que ce soit celle qui fête un Juan Branco ou celle qui fête le Parti des Indigènes de la République, participe de cette même mentalité qui, par haine du « libéralisme », fait du « capitalisme » un ennemi indéterminé, pose que Trump et Biden se valent, et croit qu’on peut lutter contre la « domination » en méprisant les conditions d’existence du pluralisme et des libertés.

4 Responses

  1. À l’origine de la rupture entre Schönberg et Kandinsky, il y a des commérages, et peut-être des mensonges, d’Alma Mahler, qui était elle-même antisémite. Kandinsky y fait allusion dans sa réponse. Tout cela est-il suffisant pour catégoriser Kandinsky comme antisémite?

  2. Bonjour,

    L’explication de la discorde par l’influence d’Alma Mahler est parfois avancée, mais je n’en ai pas tenu compte car elle me semble insuffisante et méconnaît les enjeux.

    D’une part, elle opère un transfert de responsabilité assez étrange — un transfert de responsabilité qui exonère l’homme pour inculper la femme, selon un geste très traditionnel.
    Cela revient à supposer que Kandinsky, comme s’il avait été un enfant naïf et inconscient, prêt à croire n’importe quel ragot haineux (ce qui est une supposition disqualifiante), n’aurait aucune responsabilité dans le fait de s’être laissé influencer.
    Je crains que ce ne soit trop facile. On est responsable de ce qu’on dit et on ne peut s’en défausser sur des mauvaises influences.

    D’autre part, cette explication oublie le contenu de la réponse de Kandinsky à Schönberg.
    Que dit Kandinsky ?
    D’abord, qu’il y a des « nations possédées », caractérisée par « la force destructrice » et le « mensonge » : le contexte ne laisse aucun doute sur le fait qu’il vise ici les juifs, la « nation juive ».
    Ensuite, qu’il « rejette » (repousse, récuse) Schönberg « en tant que juif ».
    Autrement dit, qu’il rejette tous les juifs en tant que juifs, mais qu’il est prêt à faire une exception pour certains juifs qu’on peut détacher du judaïsme et qu’on peut accepter dans la mesure où ils sont autre chose que des juifs.

    Ce sont là deux énoncés antisémites.

    Ils ne sont pas écrits par Alma Mahler.
    C’est Kandinsky, qui dit parler en « homme libre », qui donc assume l’entière responsabilité de ce qu’il écrit, qui lance à son ami Schönberg cette phrase d’une violence stupéfiante: « je vous rejette en tant que juif ».
    On ne peut pas excuser cette phrase, pas plus que la phrase sur la « nation possédée », par le fait qu’Alma Mahler était antisémite et colportait des ragots. Pas plus qu’on ne peut excuser les antisémites de l’époque par le fait qu’ils lisaient la presse antisémite.
    Schönberg a parfaitement compris ce que signifiait la réponse de Kandinsky : c’est le sens de sa deuxième lettre.

    Peut-on dire que les énoncés antisémites de Kandinsky ne suffisent pas pour faire de Kandinsky un antisémite ?
    Je vous avoue que je trouve cette question mal posée.

    Kandinsky n’était pas nazi, c’est certain.
    Il n’était pas un antisémite militant ou actif.
    Il n’était pas une figure de l’antisémitisme comme l’ont été Barrès pendant l’Affaire Dreyfus et Maurras toute sa vie.

    Mais sa réponse à Schönberg montre qu’il adhérait à des croyances et à des préjugés antisémites, et qu’il les assumait au point de pouvoir dire à son ami: « je vous rejette en tant que juif ».
    On dira que c’est de l’antisémitisme ordinaire, de l’antisémitisme d’époque.
    Mais c’est de ce genre de « petit antisémitisme » que vit l’antisémitisme massif, l’antisémitisme qui fait époque, et qui rend possible les massacres.

    C’est cela que répond Schönberg à Kandinsky, en lui donnant une leçon de lucidité.
    Schönberg ne dit pas à Kandinsky qu’il est un assassin prêt à participer aux « nuits de la Saint-Barthélémy » que Schönberg, en cette année 1923, voit déjà à l’horizon où Kandinsky ne voit rien.

    Il lui dit simplement :
    Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas un assassin, ou parce que vous êtes prêt à faire des exceptions pour les « bons juifs », que le discours que vous relayez est moins dangereux.
    En relayant le discours antisémite, vous ne faites rien d’autre que fortifier l’antisémitisme — qui prépare des massacres.
    Vous contribuez à l’effet de masse.
    Vous contribuez à renforcer ce climat qui fait que j’ai dû quitter l’endroit où je m’étais retiré pour travailler, afin d’échapper au lynchage.
    Les conséquences criminelles de l’antisémitisme vous feraient horreur ? Tant mieux. Vous n’êtes pas de ces antisémites qui préparent des massacres ? Tant mieux.
    Mais cela ne suffit pas.
    Car ces conséquences que vous refuseriez, ce sont bien les conséquences de votre discours, du discours que vous relayez et que vous tenez.
    Si vous ne voulez pas des conséquences, alors vous devez abandonner ce discours.

    Kandinsky a-t-il été capable de comprendre ce que disait Schönberg et de lui donner une réponse à la hauteur de sa lucidité ?
    Nous ne disposons d’aucune réponse qui permettrait de le dire.

  3. Quelle extraordinaire lucidité chez Jean-Yves ! Mais je ne suis évidemment pas surpris. un grand merci pour cette magnifique mise au point.

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