Jean-Louis Vullierme

Thématique ancienne liée à des discours conspirationnistes, antisémites et racistes, le trope de pédophilie, lancinant à l’extrême droite, prend une dimension obsédante en Europe et aux États-Unis. Analysons ici ses mécanismes et ses conséquences.

La présence du thème de la pédophilie dans la rhétorique d’extrême droite en Europe et aux États-Unis est devenue obsédante. On pourrait, comme beaucoup, juger ce phénomène simplement absurde, et s’en alarmer sans chercher à le comprendre, au motif que l’accusation collective de pédophilie, portée contre l’ensemble des adversaires politiques du locuteur, ne peut émaner que d’idiots et de fous.

Or, il ne s’agit plus du tout d’une injure sélective, sur la base d’un soupçon d’inclination ou de faiblesse envers ce crime, mais d’une imputation absolument générale à la « gauche pédophile », incluant les libéraux, les humanistes et généralement ceux qui refusent une politique fondée sur l’antagonisme à l’encontre des personnes ne correspondant pas au modèle ethnique préconisé.

QAnon, une mouvance grandissante

Ce phénomène a atteint aux États-Unis la dimension d’une nouvelle obédience chrétienne, dérivée de l’Évangélisme, mais ne se confondant pas entièrement avec lui. Le mouvement QAnon, né en 2017 et basé sur une réthorique conspirationniste autour de la pédophilie, en est une manifestation apocalyptique. Il promeut un régime autoritaire au service de Dieu, châtiant les Méchants, les Riches, les Puissants et les Sodomites, accusés de tuer les enfants à grande échelle pour le profit de la vaccination, ou au nom d’une idéologie eugéniste de remplacement des races, ou par la simple luxure de mœurs dépravées, avec le soutien financier des Juifs ou de leurs affidés manipulant les Noirs et les autres minorités.

© The Conversation

Le mouvement s’appuie sur une herméneutique de l’information, invitant chacun à juger par soi-même, dans le réconfort d’une communauté agissant dans les réseaux sociaux, du sens caché des événements et de leur issue inexorable (« Nothing can stop what is coming »). Comme l’Ennemi diabolique domine les médias (« mainstream ») et l’administration (« deep State »), les formes démocratiques mises en place conformément aux vœux des Pères Fondateurs, ne peuvent plus remplir leur rôle. L’union de la foi, de la science et de la démocratie, qui avait présidé à la formation des États-Unis, fait place à un plan secret ourdi par des prophètes cachés (QAnon) et aboutissant à une guerre civile victorieuse ponctuée par un coup d’État (« Trust the plan. Enjoy the show »).  

© White House

Donald Trump, assumant la figure du Roi David, pêcheur aimé de Dieu, n’est pas à proprement parler pensé comme leader du mouvement, mais comme son instrument divin. Il sera soutenu, par la violence s’il le faut, au cas où il subirait une défaite électorale qui ne pourrait être que frauduleuse et apparente. Il ne lui est pas demandé d’être lui-même de mœurs parfaites, mais de discréditer l’hypocrisie diabolique du parler « politiquement correct », d’implanter des Justes dans les juridictions fédérales, et d’émettre chaque jour les signes plus ou moins hermétiques de sa propre adhésion au Plan caché.  
La pédophilie intervient dans ce contexte comme la marque diabolique, le moyen infaillible de reconnaître l’Ennemi. C’est ainsi qu’est né, renaissant toujours et encore, le Pizzagate, qui conduit de braves garçons à se munir de fusils d’assaut et parcourir des centaines de kilomètres, afin de mettre un terme aux orgies pédophiles, menées personnellement par Hillary Clinton, avec d’autres représentants de « l’élite », dans les sous-sols d’une pizzeria qui ne possède pas de sous-sol.

Le Pen, Dieudonné, Soral, Le Lay, Ryssen, Onfray

En Europe, une sécularisation de longue date restreint une formulation aussi explicitement religieuse de cette idéologie. Elle ne l’empêche pas d’en adopter des modalités moins théologiques, disposant de racines bien plus anciennes. Il suffit pour ce faire de substituer au plan divin la loi naturelle de la supériorité d’une culture dotée par le destin d’une supériorité manifeste, mais menacée dans ses fondements par des races pernicieuses et autres éléments dépravés. L’accusation de pédophilie était très présente dans l’arsenal de la judéophobie traditionnelle, mais elle était alors noyée parmi une myriade d’autres accusations illimitées qui pouvaient parfois la contredire, telles que la lubricité du maquereau juif ou du séducteur juif infectant la femme aryenne de son immonde semence. Elle est devenue centrale, et étendue à tous les adversaires de l’extrême droite, exprimée désormais par la majorité de ses théoriciens ou dirigeants, pour lesquels l’adversaire est désormais toujours pédophile ou coupable de faiblesse envers la pédophilie. Cette imputation se rencontre de Jean-Marie Le Pen[1] à Dieudonné[2], de Alain Soral[3] à Boris Le Lay au négationniste Hervé Ryssen et bien d’autres, dont tout récemment Michel Onfray dans sa charge contre Le Monde[4].

Nous n’avons pas affaire à une stupidité ou une démence, deux états qui supposent une insuffisance ou une dissipation de l’organisation mentale. Tout au contraire, le délire anti-pédophilique repose sur une logique, utilisant un ensemble limité d’éléments, permettant d’agencer et produire indéfiniment une série récurrente de propositions cohérentes formant un récit interprétatif de la réalité. 

Un mépris des faits

La première opération du délire consiste à recueillir des faits incontestés, mais en veillant à tronquer leur liste, de manière à ne pas laisser prise à des interprétations divergentes. Cela consiste à collecter d’abord les auteurs ayant effectivement exprimé des inclinations ou des bienveillances pédophiles dans leur œuvre, ou ayant été convaincus d’actes pédophiles. De tels auteurs existent assurément. À condition d’élargir la notion de pédophilie jusqu’aux premières années de l’âge nubile, ils sont même assez nombreux, depuis qu’il est devenu possible d’échapper à la censure des publications. On les rencontre, en langue française, de Casanova à Montherlant, de Gide à Roger Peyrefitte, de Gabriel Matzneff à Tony Duvert, et tant d’autres, auxquels il faut ajouter la vaste cohorte des intellectuels ayant activement milité en faveur d’une dépénalisation de la pédophilie à l’égard des jeunes nubiles. Il convient ensuite d’expurger la liste de tous ses membres notoirement de droite ou d’extrême droite, dussent-ils s’être ouvertement portés à la défense de leurs confrères de gauche ou apolitiques partageant les mêmes idées.

La troncature des faits historiques est la spécialité des essayistes médiatiques, demi-habiles au sens de Pascal, connaissant un peu mais pas assez, qui se chargent, à l’instar de Éric Zemmour, de dresser un tableau dépourvu de nuances ou de contre-exemples, à destination d’un public inapte à en juger directement par une connaissance de l’histoire culturelle, mais avide de visions simples. Il leur est aisé de souligner, ce qui constitue un autre fait incontestable, que la révolution sexuelle qui a pris place à partir de 1968 en France était davantage le fait de personnalités de gauche que de personnalités de droite, puisque l’enjeu était précisément de réformer un ordre social auquel la droite était attachée. Dès lors, les mœurs dissolues de droite, davantage cachées comme il convient, se voyaient occultées par la masse de ce qui était devenu un mouvement entier de gauche en faveur de la libération générale des mœurs, interprétée comme dépravation. CQFD.

Il devenait en outre possible de relier ce tableau monochrome aux traditions du complot maçonnique dans l’enseignement. Les enseignants (réputés de gauche et généralement maçons) dissociant dans leurs cours les caractères anatomiques et sociaux dans la sexualité, pour en montrer la variation anthropologique et les effets historiques, se voyaient accusés de miner une réalité supposée immuable au seul profit de leurs propres paraphilies, à commencer logiquement par la pédophilie[5]. Sans trouver une objection dans le fait que l’enseignement catholique, doctrinalement très opposé à la révolution sexuelle, ne semblait pas entièrement à l’abri de semblables désordres, les dénonciateurs accusaient l’enseignement public d’être le principal fourrier de la corruption. Une « morale populaire » était ainsi érigée en rempart contre l’expression « politiquement correcte », dont l’intention était cependant d’éviter seulement les appellations injurieuses à l’encontre des minorités ethniques ou des groupes sexuels dominés.

Ce procédé, d’apparence habile, se heurtait néanmoins à un obstacle immense. La société tout entière avait commencé d’accepter peu à peu une vaste évolution des mœurs. Il devenait très difficile pour les extrémistes de trouver un large écho à leurs projets de restauration de tabous disparus, face à des demandes croissantes d’inclusion des différences, désormais placées sous la protection des lois. La thématique antiavortement et anti-homosexuelle était dans ce contexte vouée à l’échec, du moins en Europe. Bien que certains essayistes rouges-bruns, comme Michel Onfray, aient tenté, à plusieurs reprises, d’exhumer l’accusation d’homosexualité, mêlée à des connotations ethno-raciales, à l’encontre de l’actuel Président de la République, il ne pouvait s’agir que d’un combat d’arrière-garde. Quoi qu’il fasse, force serait de concentrer tout l’effort sur l’unique tabou encore en vigueur : la pédophilie. Hélas pour le polémiste, le chef de l’État qu’il cherchait à détruire était paradoxalement à l’abri d’une accusation sur ce point. Or, ce ne serait pas assez, pour y parer, que d’insinuer le trop visible glissement sémantique fallacieux entre homosexualité, pédérastie et pédophilie.  

L’extrémiste se voit ainsi acculé à concentrer tout l’effort, non sur la liberté des mœurs en général, mais sur la dernière abomination recevable, qui est bel et bien aujourd’hui la pédophilie. Ce tabou est d’autant plus puissant qu’il tend à se substituer au tabou le plus universel de l’humanité jusque-là, à savoir l’inceste, avec lequel il préserve toutefois une liaison par le moyen de la pédophilie incestueuse.

Il y a donc une logique à choisir la pédophilie comme marque d’un Ennemi que ni les lois ni les opinions ne sauraient plus protéger, et qui se disqualifie politiquement. Seulement, un nouvel obstacle s’élève sur le chemin de la croisade : la pédophilie n’a pu devenir le dernier des grands tabous que parce qu’elle est universellement condamnée, à droite comme à gauche, et parce que la loi la traite en conséquence avec une sévérité extrême que personne ne songe plus à contester. Ses derniers défenseurs publics ont, tel Daniel Cohn-Bendit[6], fait amende honorable, et les criminels pédophiles ne rencontrent plus d’indulgence dans presque aucun secteur de l’opinion[7]. Une dialectique étrange condamne ainsi l’extrémiste à l’évaporation de son ennemi principal et obsédant.

La réalité alternative

Pour surmonter une aussi grave difficulté, il ne reste plus qu’à franchir le Rubicon cognitif des réalités alternatives. Il faut s’affranchir de tout contrôle dialogique des faits et des raisonnements, pour, à la manière de la religion des Qanon, déployer une herméneutique libérée des principes rationnels. De la manière que les négationnistes étaient parvenus à expliquer la disparition de millions de personnes en niant obstinément les conditions de leur disparition, le dénonciateur de pédophiles, à l’inverse, ne revient pas bredouille par simple absence de gibier, il l’invente, généralise le cas isolé, suggère, affirme, dénonce à l’encan, et suppute par les signes d’une absence de virilité putative et d’une propension à la perversité, que le pédophile est partout là où la police, devenue complice, ne parvient pas à le voir, et là où les juges, appartenant eux-mêmes à des réseaux pédophiles, n’omettraient pas de le relaxer.

L’extrémiste est voué à s’enfoncer chaque jour davantage dans un délire de plus en plus profond, qui est alors entièrement alimenté par le renforcement cognitif mutuel des réseaux sociaux. Le principe d’élucubration est d’associer un thème à un autre : la vaccination obligatoire, la pharmacopée, les ondes hertziennes, la scolarité publique devenues autant de menaces occultes contre les enfants, à l’ombre d’élites globalement impliquées par intérêt dans ces turpitudes.

© Arsh Raziuddin – The Atlantic

Il n’y a hélas aucune limite anthropologique connue à un tel phénomène, qui peut parfaitement aboutir à des crimes isolés, des rébellions, mais aussi, en certaines circonstances géopolitiques, à des massacres de grande ampleur prenant figure d’Amok, ou plus simplement à des dictatures. Pour lutter contre un tel désordre de l’esprit, il faut continuer de l’étudier, et montrer que les intellectuels qui lui donnent une caution quelconque sont responsables plus encore que les derniers des fanatiques qu’ils contribuent à nourrir.


[1] L’ancien président du Front national a été condamné en appel en 2019 pour avoir établi un lien entre homosexualité et pédophilie.

[2] Dans l’une de ses vidéos, il s’en prend à Roman Polanski : « l’humoriste nègre interdit et le pédophile juif subventionné ».

[3] Le thème de la pédophilie est omniprésent chez l’idéologue d’extrême droite partenaire de Dieudonné.

[4] Voir Onfray et les Juifs – Partie 1.

[5] Fin 2013, Farida Belghoul, une enseignante proche d’Alain Soral, lance les Journée de retrait de l’école (JRE) pour protester contre « l’enseignement de la théorie du genre », faisant croire aux parents d’élèves que les enseignants leur apprennent à se masturber.

[6] En 2001, le magazine L’Express publie des lignes écrites par Daniel Cohn-Bendit en 1968 dans un ouvrage collectif vendu à 30 000 exemplaires. Il explique qu’il s’agissait d’une « pure provocation » contre la bourgeoisie et l’autoritarisme, regrette la forme utilisée pour exprimer cette révolte et nie tout acte de pédophilie. Mais ces accusations, dont il soupçonne qu’elles ont été orchestrées par la fille de l’ancienne membre du groupe terroriste d’ultra gauche Fraction Armée Rouge Ulrike Meinhof, continuent d’abonder sur internet.

[7] Hormis, paradoxalement, chez les défenseurs actuels de l’écrivain Gabriel Matzneff, depuis la publication du témoignage de Vanessa Springora, Le Consentement.

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