Salvini pagliacisme

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La fondation par Michel Onfray de la revue Front populaire (avril 2020), composée d’un aréopage de figures de l’extrême droite proche du Kremlin, de la droite identitaire et de quelques égarés qui ont été de gauche, est un nouvel épisode d’une dérive nationaliste.

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Un nationalisme qui n’ose pas dire son nom

Michel Onfray s’est indigné de ce que le journal Le Monde ne fasse que constater un fait indéniable, à savoir qu’il est devenu « la coqueluche » de l’extrême droite à laquelle il ne cesse par ailleurs d’adresser ses signaux complices et ses amitiés. La réponse ne s’est pas fait attendre : pour prouver qu’il n’est pas d’extrême droite, Onfray a accusé Le Monde de communisme et de pédophilie — deux accusations absurdes qui, manque de chance pour lui, sont typiques de la rhétorique d’extrême droite.

Adorer et détruire

Savourons tout de même le comique de la situation : d’une part, en reprochant au Monde d’avoir publié le philosophe communiste Alain Badiou et des pédophiles, Onfray oublie qu’il avait fait en 2004, dans un article du Monde diplomatique, l’éloge de Badiou et du défenseur de la pédophilie René Schérer ; d’autre part, Onfray s’indigne qu’on rappelle qui compose le groupe de sa revue, alors qu’il a passé sa carrière à dénigrer les grands penseurs, de Platon à Kant en passant par saint Jean, en les accusant de conduire au fascisme – un recours au « Point Godwin » qu’il ne se prive pourtant pas de dénoncer chez ses contradicteurs. Même l’aimable philosophe libertaire Jean-Marie Guyau, auteur en 1885 d’une Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction, s’est vu accuser par Onfray d’avoir été un pétainiste avant l’heure[1] !


[1] Les pages lamentables qu’Onfray consacre à Jean-Marie Guyau ont été excellemment démontées par Louis Janover dans une « note polémique » ajoutée à la réédition de l’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction chez Payot en 2012. Mais le pagliaciste médiatique ne s’en soucie pas : il sait qu’on n’ira pas lire ces pages qui rétablissent la vérité. Il n’est cependant pas invraisemblable de supposer une jalousie dans les attaques d’Onfray contre Guyau. Car on trouve dans l’œuvre de Guyau, qui fut un nietzschéen sans dureté ni aristocratisme, tout ce qu’on peut trouver de valable dans Onfray : la lecture de l’Esquisse de Guyau rend inutile la lecture des milliers de pages d’Onfray. Sans doute le bavard polygraphe ne pouvait-il pardonner au penseur intègre d’avoir montré par avance son inanité.

Enfin, dénigrer un journal généraliste sur la base de ses tribunes (lesquelles engagent avant tout leurs auteurs), c’est croire que la pluralité des contributeurs reflète la rédaction, comme si elle avait un point de vue unique qu’elle imposerait à ses journalistes ; c’est aussi faire preuve d’un esprit de censure à l’égard de l’activité journalistique : il est en tout cas plus facile de discréditer le Monde en sapant sa légitimité, que de répondre aux arguments. Ce qui a toujours constitué la stratégie rhétorique d’Onfray comme de l’extrême droite. Par ailleurs, et au contraire du Monde, la revue Front Populaire revendique bel et bien un projet central : la souveraineté et sa reconquête — sans que soient interrogés la signification du terme, son histoire, ses implications, ni même le rapprochement de divers courants de gauche et de droite autour d’une ligne commune.

« Populisme » et « souverainisme »

« Populisme » et « souverainisme » sont les mots d’ordre du groupe constitué autour d’Onfray. Ces mots, choisis pour leur ambiguïté qui permet de leur prêter des significations hétérogènes, ne doivent pas tromper. Ils ne sont que les cache-sexe d’un nationalisme qui ne dit pas son nom, mais qui n’en est pas moins, ne serait-ce que par le ton et le style de ses haines[2], l’héritier de cette tradition illustrée par le Maurice Barrès de l’époque boulangiste ou par ce « Cercle Proudhon » qui, de 1911 à 1914, rassembla disciples de Maurras et amis du syndicaliste révolutionnaire controversé Georges Sorel, dont la maison d’édition d’Alain Soral a publié des « textes choisis ». Aujourd’hui, les Cahiers du Cercle Proudhon également sont publiés par la maison d’édition du mouvement d’Alain Soral, Égalité & Réconciliation.


[2] En juillet 2019, Onfray avait publié une tribune climato-sceptique contre Greta Thunberg dont le style reprenait les techniques de la polémique d’extrême-droite, en l’attaquant notamment sur la prétendue asexuation de son corps.

L’opposition du « pays réel » au « pays légal » et à la « finance vagabonde », l’antiparlementarisme, le mot d’ordre de la décentralisation donnaient alors le vernis d’une intention sociale et populaire à une visée illibérale qui entendait faire prévaloir l’ordre véritable de la nation contre les complications de la délibération démocratique. Or ne nous y trompons pas : quelle que soit la légitimité à porter une colère sociale et à contester l’ordre établi, la revendication démocratique ne doit pas être confondue avec le souverainisme, qui est un fétichisme de la souveraineté, le rêve magique d’une puissance qui serait obtenue par un repli sur soi, comme si les conflits sociaux, les divisions de l’opinion, les menaces écologiques, les transformations du capitalisme, les révolutions technologiques et même les choix de l’électorat majoritaire étaient autant de maux venus de « l’extérieur », des maux auxquels on pourrait mettre fin en se séparant de « l’étranger ».

Le masque populiste de l’illibéralisme

Aujourd’hui comme autrefois, le subterfuge consiste d’abord à donner à la critique du libéralisme économique une forme complotiste (on dénonce « l’État maastrichtien », ce qui ne veut à peu près rien dire, mais qui fonctionne comme tout bon slogan ou mot magique : comme un mot d’ordre interdisant l’esprit critique) : on se trouve ainsi dispensé de l’effort fatigant de produire des analyses économiques et sociologiques, et surtout de formuler des propositions crédibles ayant un autre contenu qu’un vague refus des élites ; et on peut s’en tenir à la dénonciation de « coupables » contre lesquels on appelle à la vindicte publique.

Les pourfendeurs de la « pensée unique » font tout pour éviter de parler des propositions de réforme démocratique de l’Europe portées par des auteurs comme Vauchez, Aglietta, Leron et d’autres. Le débat est étouffé par le bruit des vociférations.

Le subterfuge consiste ensuite à ne pas distinguer le libéralisme économique et les institutions de toute société démocratique digne de ce nom : cohérence de la loi, procédures assurant la légitimité du pouvoir de décision remis aux législateurs et au gouvernement dans le cadre contrôlé de la Constitution, garanties légales des libertés individuelles, publiques et privées, distribution différenciée des pouvoirs assurant l’État de droit, indépendance de la justice et de la science, pluralisme politique et social – tout cela se trouve indistinctement mêlé dans la notion de « libéralisme », qui sert à la fois de fourre-tout et d’épouvantail et dont on fait la cause de tous les maux sans prendre la peine d’expliquer ce qu’on lui oppose, au juste.

On profite ainsi des équivoques d’un mot qui a de multiples sens pour donner une apparence acceptable à une marchandise frelatée. Au sens étroit, le libéralisme s’est distingué d’autres mouvements démocratiques tels que le républicanisme et la social-démocratie. Mais cette différence n’impliquait aucune opposition quant au socle commun des libertés civiles et politiques : au XXe siècle, tous ces mouvements s’accordent sur la nécessité de respecter l’habeas corpus, l’intégrité des personnes, la liberté d’expression, le droit d’association, la liberté de conscience. Si on entend par « libéralisme » la protection des libertés individuelles, Keynes fut un libéral par excellence ; le populisme américain de la fin du XIXe siècle, qui était un mouvement de démocrates progressistes[3], fut libéral ; les républicains et les socialistes démocratiques furent des libéraux.


[3] Voir Antoine Chollet, « États-Unis : Quel populisme américain? », Pages de gauche, 3 mars 2016, https://pagesdegauche.ch/etats-unis-quel-populisme-americain/  

Au sens large du mot, les opposés du libéralisme, si on prend ce substantif sans autre précision, sont l’autoritarisme, le totalitarisme, le communautarisme — autant de formes de l’illibéralisme, ce terme revendiqué par Viktor Orbán, Président actuel de la Hongrie, qui désigne le refus de l’État de droit et des libertés du pluralisme démocratique. Personne n’ose encore, en France, assumer ce terme. Ceux qui ont un agenda illibéral préfèrent donc se dire « populistes » ou « souverainistes ». Ces mots ont pour principale fonction d’euphémiser un projet autoritaire qui a très peu à voir avec la démocratie : il s’agit d’opposer le fantasme de l’unité du peuple et de l’autarcie du pouvoir souverain (conçu comme le pouvoir de faire ce qu’on veut, sans être tenu par les limites du droit, de l’égalité des libertés, de la séparation des pouvoirs ou plus généralement de l’humanité) à ces réalités prosaïques et bénéfiques que sont la diversité des opinions et des choix de vie, le jeu pluriel des libertés et la difficulté de leurs compositions, la complexité des formes sociales et des interdépendances internationales que crée l’activité planétaire de l’industrie humaine.

Vrai peuple contre faux peuple

Le populisme fut autrefois un mouvement qui opposait les droits du peuple à des pouvoirs autocratiques ou oligarchiques qui privaient effectivement les masses de leurs droits (situations prérévolutionnaires française et russe, par exemple). Ce qui se joue aujourd’hui est différent et relève en réalité de la logique du nationalisme : il s’agit d’opposer le vrai peuple, celui qui est conforme aux idées de ses leaders autoproclamés, au faux peuple, celui qui a voté majoritairement « oui » au traité de Maastricht, celui qui a élu les dirigeants en place, celui qui se laisse « manipuler » par un supposé complot des « élites mondialistes », celui qui « trahit la nation » en acceptant le « Grand remplacement »[4]. « Le Peuple, c’est Moi », nous dit en somme celui qui se prend pour un César de la pensée.


[4] Voir les récentes déclaration d’Onfray à Causeur, « L’islam est la religion la plus à craindre ».

Encore une fois, l’idée d’incarner « le peuple » n’est pas nouvelle dans l’histoire récente de France : on se souvient du slogan du Rassemblement national « Le Pen, le peuple ». Cette captation de la notion de peuple, jamais explicitée non plus par les nationaux-populistes, relève de la plus pure démagogie. On la retrouve aujourd’hui chez les « pagliacistes » comme Salvini.

Le peuple
Salvini pagliacisme

Dans les années 1880 et les décennies qui ont suivi, le discours opposant le vrai peuple au faux peuple s’était traduit dans un antisémitisme massif. Il n’est pas insignifiant que le discours du « vrai peuple » ou de la « grandeur des petites gens » (titre du dernier livre d’Onfray) fasse son retour à un moment où on peut constater la banalisation, dans l’espace public, d’un certain nombre de stéréotypes antisémites qui ne sont plus perçus pour ce qu’ils sont. Ceux qui reprennent ou diffusent ces stéréotypes n’ont pas forcément des intentions antisémites ; ils s’indignent si on leur fait remarquer les significations que portent leur langage et leurs représentations (pensons à l’obsession de la Banque Rothschild qui ne représente pourtant rien dans l’univers financier contemporain) ; et pourtant ils se laissent ventriloquer par des thèmes et des messages qui portent l’antisémitisme en creux. La question n’est donc pas celle de leurs intentions conscientes ; la question est bien plutôt celle de l’inconscience de leur discours, qui diffuse les représentations où l’antisémitisme peut se normaliser.

Un ventriloque du poujadisme

On n’attendrait pas d’un philosophe qu’il ne soit que le ventriloque de discours dont la signification lui échappe. Mais un philosophe qui court derrière la visibilité médiatique, qui noircit chaque année à toute vitesse des tonnes de pages dans lesquelles il ne fait que diffamer les grands auteurs (allant jusqu’à accuser Kant d’être à l’origine du nazisme, ce qui est le comble du grotesque) en accumulant les erreurs factuelles, les contresens et les confusions conceptuelles[5], a-t-il encore le temps de se comprendre lui-même ? A-t-il encore le temps de penser sa pensée ? Dans le cas de Michel Onfray, on peut répondre avec certitude : non. Le besoin de se positionner devant un public a définitivement liquidé le sérieux historique et la rigueur conceptuelle. Le « Monsieur Poujade de la philosophie », selon la juste formule de Patrice Maniglier[6], a triomphé du vulgarisateur à succès qui prônait un hédonisme inoffensif.


[5] Sur les falsifications de l’histoire commises par Onfray, on pourra citer, par exemple :
Yeshaya Dalsace, « Les bourdes (bibliques) de monsieur Onfray », La Règle du jeu, 20 juin 2012.  
— la tribune collective « Michel Onfray, la haine des universitaires »L’Humanité, 12 juin 2015.
— Guillaume Mazeau, « Halte aux impostures de l’histoire », Le Monde, 21 avril 2010.
— l’article d’Ingrid Galster dénonçant la falsification par Onfray de ses travaux sur Beauvoir, Huffington post, 19 février 2013, « Beauvoir: les pillages et les déformations de Michel Onfray ».
Maxime Brousse, « Nager avec les piranhas: le naufrage intellectuel de Michel  Onfray en Guyane », Slate, 17.01.2018.

[6] Patrice Magnilier a reproduit sur sa page Facebook, en date du 26 mai 2020, l’excellente analyse qu’il avait donné du phénomène Onfray dans La Philosophie qui se fait (Paris, Cerf, 2019). Il vaut la peine de citer un peu longuement ce texte : « Tous les livres d’Onfray ont un peu la même structure : il s’agit de convaincre son lecteur que la vraie philosophie est dans les choses simples de la vie que les philosophes universitaires embrouillent. Par exemple dans Cosmos, qui se veut un livre de haute métaphysique, il vous dit que, au lieu de vous embarrasser à lire de gros ouvrages sur le temps écrits par tous ces gens savants et prétentieux – et je peux vous dire tout de suite à quoi vous reconnaissez les prétentieux : à ce qu’ils disent des choses que vous ne comprenez pas tout de suite – au lieu, donc, de vous embêter avec ces sales gens, vous feriez mieux de déboucher une bonne bouteille de vin d’une année déterminée, et vous l’aurez, votre compréhension du temps. Soit. Pourquoi pas ? Mais qu’apprenez?vous sur le temps en lisant ce livre ? En fait rien, mais vraiment rien. Vous apprenez quelques petites de choses sur les vins, sur le père de Michel Onfray, sur sa vie à lui, sur quelques découvertes scientifiques plus ou moins charmantes popularisées dans certains ouvrages de pop’science, etc., mais vous pouvez toujours fouiller pour trouver quelque chose comme une autre manière de penser le temps, de nouvelles idées, des concepts. Il n’y a tout simplement rien. […] D’ailleurs, l’auteur vous prévient, grand seigneur, qu’il pourrait poser un concept du temps – « vitesse de la matière » – mais qu’il préfère parler des choses concrètes. Bon, eh bien il a raison, parce que, que je sache, la vitesse est un certain rapport entre distance et… temps ! Donc la définition est circulaire. Et en un coup, tout s’effondre ! Ça ne demande pas beaucoup d’effort tout de même pour se rendre compte que ça ne dit rien. […] Mais encore une fois, pourquoi pas ? Ce manque total de contenu philosophique n’empêche pas le livre d’être agréable à lire et qu’on puisse y apprendre plein de petites choses. On fait ce qu’on veut de son temps, je ne pense pas que les philosophes soient là pour faire la morale aux gens sur leurs loisirs de lecture.
« Non, vraiment le problème c’est la haine contre la philosophie dont ces ouvrages se font les hérauts, sous couvert d’incarner la philosophie, ce sont les affects qu’ils cultivent. Ce qu’Onfray appelle la « contre?histoire de la philosophie » est un recueil d’anecdotes tendant à montrer que ceux qu’on fait passer pour des grands penseurs, Sartre, Freud, Sade, etc., ne sont rien d’autre que de fieffés coquins qui ont à leur compte toutes sortes de perversions sexuelles et de lâchetés politiques. Mais, au?delà de cette « contre?histoire », tous ses livres ont un ton accusatoire. Il s’agit toujours de dénoncer ces pédants d’universitaires pour leur opposer la sainteté des rebelles de la pensée, des petits, des oubliés. Ce genre d’opération me semble désastreux parce que, non seulement écouter Onfray n’apprend rien sur ces philosophies, on trompe donc les gens en leur faisant croire qu’ils ont eu un contact avec de la pensée, mais en plus on les encourage à la paresse intellectuelle en leur serinant à longueur de pages que ceux qui vous demandent un effort intellectuel ont forcément tort, sont forcément des pédants et des cuistres. Ce que je trouve pénible dans cette prose, c’est son caractère terriblement abstrait, justement : car cette grosse opposition entre les pédants savants et les simples gens qui croient au corps est vraiment une pure abstraction, une effroyable généralité, l’exemple même de quelque chose qui ne peut jamais faire l’objet d’une expérience véritable. Et c’est cette généralité qui devient une sorte de clé de lecture de tout. Onfray c’est le Monsieur Poujade de la philosophie : c’est la révolte des petits contre les gros. Les petits en esprit et en savoir ont bien raison d’avoir du ressentiment pour ces gros en savoir et en esprit qu’on appelle les intellectuels et les philosophes, car ce ne sont que des snobs qui se parent des insignes de la supériorité intellectuelle alors qu’au fond, disons?le, ils ne sont pas meilleurs que nous, ils sont même bien pires, tenez, regardez leurs turpitudes. Onfray, c’est l’introduction du tabloïd dans l’histoire de la philosophie. Et là apparaît quelque chose d’assez déplaisant, qui est le pur ressentiment. Onfray, c’est le système du ressentiment. Se revendiquer de Nietzsche pour se livrer à une telle opération est assez extraordinaire… »
Patrice Magnilier pointe à juste titre les deux traits de marque de l’entreprise Onfray : d’une part « l’introduction du tabloïd dans l’histoire de la philosophie » ; d’autre part, l’invention proprement aberrante d’un nietzschéisme du ressentiment.
On sait que Nietzsche, promoteur d’un individualisme aristocratique, a pu être revendiqué par le fascisme qui ne conservait de sa pensée que la dimension anti-démocratique. On sait aussi que Nietzsche a été un grand critique du ressentiment, et qu’il a condamné avec la plus grande force l’antisémitisme parce qu’il n’y voyait que du ressentiment — et on peut être certain qu’il aurait eu le même jugement sur le fascisme, qui a falsifié sa pensée.
Onfray traduit l’aristocratisme de Nietzsche dans le langage et les affects du ressentiment : ce paradoxe, qui relève d’une falsification, est la clef de son évolution politique. La dimension anti-démocratique de la pensée de Nietzsche se trouve réactivée dans ce qu’Onfray nomme son « populisme », et qui n’est en réalité que la haine aristocratique du dilettante à succès pour les intellectuels qui s’efforcent de travailler avec sérieux.

Un étrange rapport au judaïsme

Ironie du sort : celui qui a tant dénigré Freud offre le cas typique d’un discours qui laisse parler à ciel ouvert son inconscient et ses fantasmes[7]. Et cet inconscient, c’est celui du nationalisme : de l’exaltation de la « vraie nation » contre les éléments qui lui sont étrangers. C’est ce que confirme le très étrange rapport qu’Onfray a toujours entretenu avec le judaïsme. Non pas le rapport qu’entretient un athéisme avec une religion — à la façon du poète Henri Meschonnic, qui traduisait la Bible afin de montrer en elle un la grandeur poétique d’un « athéisme du rythme » qui selon lui déstabilisait aussi bien la conception religieuse du divin que l’abstraction philosophique, en donnant à vivre le continuum du langage, du rythme et du corps[8] —, mais bien le rapport qu’entretient un penseur de l’enracinement à ce qu’il perçoit comme un corps étranger.


[7] Jacques-Alain Miller avait su, dans un article lucide de 2015, analyser le sens profond que porte la rhétorique d’Onfray par delà les proclamations lénifiantes qui tentent de donner le change : « Onfray déménage« .

[8] Voir Henri Meschonnic, Un coup de Bible dans la philosophie, Paris, Bayard, 2004.

Pour lire la deuxième partie de cet article, Onfray et les Juifs -2, cliquez ici.

4 Responses

    • Formidable article où j’y retrouve les critiques qui sont miennes et qui m’apparaissent urgentes et salutaires de faire contre l’imposteur en philosophie et le falsificateur en histoire qu’est Onfray.
      Au passage, j’ai découvert Patrice Magnilier et d’autres références que j’ignorais. Vivant en Inde, je n’ai évidemment pas une vue suffisante sur toutes les publications.

      Merci encore.

      Alain Cornillot-Appavou

  1. Bonjour,

    J’invite toute personne réellement curieuse à se faire une idée de la pensée de Michel Onfray à travers ses ouvrages et ses conférences.
    Les réquisitoires tels que celui qui vous avez probablement lu jusqu’au bout ne sont utiles que lorsqu’ils entraînent un débat contradictoire.

    Matthieu.

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