christofascisme, l'antifascisme en kit

Né sur les réseaux sociaux d’une approximation lexicale érigée en dogme, le christofascisme réduit la pensée critique à un slogan publicitaire. Entre OPA lexicale et paresse discursive, ce concept dévoyé rend l’antifascisme inopérant.

Isabelle Kersimon

La réflexion politique contemporaine souffre d’une inflation de mots-valises importés des réseaux sociaux, dont la prétention à circonscrire les complexités du présent n’a d’égal que le vide conceptuel abyssal qu’ils charrient. Depuis quelques mois, je vois proliférer un nouveau-né dans l’univers fumeux de la pseudo-science politique (une pratique de la science politique où les références historiques et les observations factuelles servent de décorum à des « thèses » pré-calibrées pour saturer efficacement l’espace numérique) : le christofascisme.

Du concept au slogan confus

Ce concept – élaboré par la théologienne chrétienne Dorothee Sölle en 1970 – tend à devenir un raccourci grossier qui vide la pensée de Sölle de sa substance. La penseuse avait en effet forgé ce terme pour décrire une pathologie religieuse, et non pas politique : la compromission des institutions chrétiennes avec le nationalisme assortie d’un autoritarisme moral qui trahissaient le message émancipateur du Christ. Il s’agissait donc d’une critique interne au nom de sa foi, destinée à expurger sa religion d’une tentation impérialiste. En histoire des idées, la réactivation d’un concept est toujours possible : rien n’est figé dans le marbre. Mais tout déplacement de sens obéit à des règles rigoureuses, notamment la reconnaissance assumée du renouvellement, l’explicitation de sa nécessité et la contextualisation de son nouvel usage. Et il ne s’agit pas ici de fioritures mandarines ou de garde-fous du pouvoir universitaire, mais de l’intelligibilité du débat : hors de ces exigences, ce n’est pas un renouvellement conceptuel mais une OPA lexicale destinée à remplacer l’analyse par l’anathème – méthode fasciste par excellence.

L’employer sauvagement aujourd’hui pour tout et n’importe quoi, c’est aussi piétiner le travail intellectuel et les convictions profondes d’une femme engagée en son temps.

Mais les réseaux sociaux étant ce qu’ils sont, la chambre d’écho de toutes les haines et de toutes les imbécillités, il a suffi que l’historien américain Timothy Snyder commette une embardée lexicale sur Twitter-X le 9 octobre 2026 à 14h47 UTC pour que soit proclamée une épiphanie. Or, Snyder a développé son propos sur trois tweets, les deux suivants abandonnant ce mot-valise pour revenir à la catégorie rigoureuse du fascisme.

Si j’insiste sur le caractère délétère de cette notion depuis plusieurs mois, c’est parce que je me suis beaucoup battue contre la novlangue de l’extrême droite (dans mon essai Les Mots de la haine, paru en avril 2023, et dans Le Poison, à paraître fin 2026), et notamment contre le pseudo-concept d’islamofascisme, dont la fragilité conceptuelle n’est plus à démontrer, mais dont la toxicité pour les musulmans a été ravageuse.

Pour condamner ce terme, je pourrais me contenter d’invoquer l’impératif moral que je partage avec de nombreux historiens, qui soulignent l’extrême danger qu’il y a à banaliser le fascisme en l’accommodant selon des besoins militants, et la salissure mémorielle afférente à cette actualisation opportuniste.

Mais la gravité des temps que nous traversons m’oblige à plus de rigueur conceptuelle, car la paresse lexicale fait toujours le lit du confusionnisme politique.

Timothy Snyder n’est pas un fraudeur

Une analyse minutieuse de la production de Timothy Snyder confirme d’ailleurs le statut de pure exception de ce mot-valise dans son œuvre. Le mot christofascisme est totalement absent de The Road to Unfreedom, Can fascism be American?, The Crusade against America ou On Tyranny, et il n’apparaît jamais sur son Substack (Thinking about…).

Pour décrire le pouvoir trumpien, Snyder privilégie la seule notion de fascisme. Et lorsqu’il emploie le syntagme fascisme chrétien (christian fascism), notamment pour analyser la matrice idéologique du fascisme poutinien, il s’appuie sur une généalogie intellectuelle précise : la pensée du philosophe fasciste Ivan Iline, qui a théorisé un mysticisme politique où la Russie, érigée en Troisième Rome, est investie de la mission eschatologique de régénération de l’Occident, jugé décadent.

Les disciples de l’importation de christofascisme dans le débat public pourraient donc arguer que fascisme chrétien serait un synonyme de christofascisme. Outre, encore une fois, un mépris désolant pour la pensée de Dorothee Sölle, il n’en est rien.

Sémantiquement, il existe une différence fondamentale de nature et de subordination entre le syntagme descriptif fascisme chrétien et le mot-valise christofascisme. La construction même de ces deux termes inverse la hiérarchie du pouvoir et de l’idéologie, ce qui explique pourquoi le premier est jugé beaucoup plus rigoureux que le second par les linguistes et les historiens. Dans l’expression fascisme chrétien, c’est le concept politique et historique de fascisme qui commande, l’adjectif chrétien venant en qualifier une variante. En l’espèce, fascisme chrétien décrit un mouvement politique qui, implanté ou pour s’implanter dans une société donnée, emprunte les codes culturels et la rhétorique de la religion majoritaire. C’est ce qu’a fait Benito Mussolini en Italie, en consacrant le catholicisme comme religion officielle tout en s’attachant la neutralité ou le ralliement de l’institution ecclésiastique ; c’est-à-dire l’exact inverse de la relation observée entre l’administration Trump et le Vatican, marquée au contraire par une collision frontale entre les ambitions de Washington et les positions du pape Léon XIV. Enfin, et puisque le premier tweet de Snyder visait le secrétaire à la Défense américain Pete Hegseth, les faits sont têtus : loin d’exercer un césaropapisme d’État sur les institutions religieuses – ce qui provoquerait un tollé immédiat au sein d’un électorat MAGA viscéralement anti-étatiste et jaloux de son autonomie spirituelle –, Hegseth instrumentalise le militantisme évangélique pour conférer une onction mystique à son appareil militaire, transformant l’institution en fer de lance de sa croisade nationaliste-identitaire (notamment par la création d’un bureau des affaires religieuses au Pentagone).

À l’inverse, le mot-valise christofascisme efface la précision factuelle de l’épithète en fusionnant les deux termes en un bloc suggérant, comme ce fut le cas avec islamofascisme, que le christianisme et le fascisme ne font plus qu’un ou, pire encore, que le fascisme découle organiquement d’une matrice chrétienne – une thèse qu’aucun historien sérieux n’aurait l’idée d’élucubrer. En effet, si les plus ardents défenseurs de l’islamofascisme eux-mêmes ont pu valoriser quelques plumitifs avides d’amalgames absurdes, ils n’ont jamais pu dénicher le moindre universitaire assez égaré pour soutenir que l’islam constituerait la matrice du fascisme.

L’anachronisme ne fait pas l’histoire

Rejeter le terme christofascisme ne signifie pas s’interdire de penser les mutations politiques actuelles des régimes prédateurs, autoritaires et militaristes. Bien au contraire, je peux non seulement admettre, à l’instar des débats qui traversent l’historiographie, mais affirmer qu’un phénomène comme le trumpisme relève d’une nouvelle forme de fascisme. Je peux aussi inventer le néologisme de trumpoutinisme pour saisir les pathologies politiques que partagent les régimes de Trump et de Poutine. Mais il y a un gouffre méthodologique entre discuter de la réactualisation d’une catégorie politique et avaliser une notion extirpée de son objet initial et brandie sans conceptualisation sur des faits telle que le christofascisme.

Les grands historiens du fascisme, qu’il s’agisse d’Emilio Gentile, de Robert Paxton, de Roger Griffin ou de Richard Evans, ont amplement démontré que le fascisme n’est pas un traditionalisme religieux, mais une révolution palingénésique. Paxton, lorsqu’il révise sa position après l’assaut du Capitole en qualifiant le trumpisme de fascisme, analyse d’ailleurs à travers le prisme de la violence politique, du culte du chef, du ressentiment et de la rupture institutionnelle (la dynamique insurrectionnelle), jamais en y voyant un traditionalisme religieux ou un projet théocratique.

Le trumpisme articule un pagliacisme nationaliste et un conservatisme sociétal adossé à la droite chrétienne, mais il relève d’une dynamique démocratique dévoyée propre aux États-Unis. Le poutinisme a réinstauré le pouvoir de l’orthodoxie pour cimenter son régime tyrannique et impérialiste, s’inscrivant dans la tradition nationaliste russe.

L’historien et économiste Pierre-Yves Hénin éclaire précisément la dynamique profonde de ces régimes hybrides, auxquels il adjoint celui de Xi Jinping, avec son concept de national-capitalisme autoritaire, montrant que les mutations contemporaines ne relèvent pas d’un retour aux dictatures du passé, mais d’une configuration inédite où les apparences formelles de la démocratie coexistent avec le contrôle systémique des sociétés et la privatisation des leviers de puissance.

Pour cerner cette hybridation idéologique entre la ferveur eschatologique d’un Hegseth ou d’un Vance, la projection transhumaniste et destructrice d’un Musk et l’hubris totalitaire d’un Thiel, tout en approuvant totalement le concept de techno-fascisme, je suggère le néologisme de fascisme techno-millénariste.

Penser pour combattre

Mais peu importe ce que je propose et emploie. Ce qui compte, quand le fascisme a frappé aux portes des démocraties et qu’il s’apprête à les subjuguer, c’est de ne pas clore le débat par l’invective et la saturation des espaces de discussion, de ne pas amalgamer religions et phénomènes politiques qui les instrumentent, de ne pas vider de leur substance des concepts chèrement acquis et dûment élaborés par de valeureux penseurs et penseuses au fil de leurs recherches empiriques.

Agiter un repoussoir moral pour s’affranchir de l’analyse précise des faits, des contextes et des structures psycho-politiques ne nous conduira qu’à une stérilisation de la pensée, devenue slogan ou gimmick, où toute tentative de comprendre pour combattre sera disqualifiée sous les dehors bourgeois d’une évidence morale.

Le fascisme est plastique. Ce n’est pas à coups de dogmes que nous pourrons l’anéantir.

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