Pour comprendre le thème global de Trump, Poutine et Xi Jinping. Le national capitalisme autoritaire, modèle pour un nouvel ordre mondial de l’économiste et historien Pierre-Yves Hénin, paru chez L’Harmattan en mai 2026, il convient de définir en quelques mots l’objet de son étude : les régimes hybrides, ces systèmes politiques qui ne sont ni une démocratie libérale accomplie, ni une dictature classique, mais une configuration grise où les formes et les institutions de la démocratie (élections, Parlements, Constitutions) coexistent avec des pratiques de contrôle caractéristiques des régimes autoritaires. L’auteur appuie son analyse notamment sur le triumvirat composé par Washington, Pékin et Moscou, en adossant chacun de ses développements à un appareil de références conceptuelles extrêmement solide, .clarifiant ainsi les querelles sémantiques autour des notions d’illibéralisme ou de populisme, notions aussi contestées qu’incomplètes.
D’abord perçus comme des phases de transition temporaires vers la démocratie, les régimes hybrides se sont installés comme un modèle triomphant de gouvernance durable cherchant à imposer un nouvel ordre mondial dont l’avènement risque de détruire les démocraties européennes par la force ou par la contamination idéologique.
NaCA, le national-capitalisme autoritaire
Ce modèle, c’est le national-capitalisme autoritaire (NaCA) qui, certes, conteste le leadership occidental, mais qui travestit surtout la sémantique démocratique (la République populaire de Chine se qualifiant frauduleusement de « démocratie consultative globale », par exemple).
La ligne de force du NaCA est d’opérer un découplage entre capitalisme et démocratie, s’installant en rupture totale avec toute forme de droit au profit d’un système prédateur où l’État capture le marché et privatise les ressources publiques.
Pour éclairer cette récession démocratique mondiale, documentée par le constat chiffré et indiscutable d’organismes internationaux en 2026, Hénin en identifie méthodiquement les facteurs : l’insatisfaction socio-économique face à la mondialisation ; le puissant ressentiment culturel d’une partie des populations face à l’accélération des réformes progressistes ; les ravages d’une « guerre civile digitale » amplifiée par des réseaux sociaux indifférents aux faits. S’y ajoutent les errements de la diplomatie américaine post-11-Septembre, les stratégies d’influence de l’axe sino-russe ou encore, jusque récemment, le succès pragmatique du modèle de Viktor Orbán en Hongrie.
Le cœur de l’ouvrage met au jour l’anatomie des trois piliers interconnectés de construction du NaCA : un nationalisme identitaire qui instrumentalise le clivage entre le nous et le eux ; un autoritarisme polymorphe s’affranchissant des limites constitutionnelles (du légalisme de façade aux dérives policières) ; un capitalisme patrimonial de connivence.
Pierre-Yves Hénin développe la nature de ces trois piliers et l’illustre avec de nombreux exemples.
Le nationalisme identitaire
Le nationalisme identitaire fait office de substitut idéologique au marxisme-léninisme en capitalisant sur le besoin de reconnaissance et de dignité des peuples. Il transmue les ressentiments collectifs en vecteurs d’exclusion, et récuse l’universalisme occidental au profit de sphères d’influence géo-économiques régionales étanches. Aux États-Unis, cette dualité éclaire l’affrontement entre la thèse civique et tolérante des migrants du Mayflower et l’antithèse raciale de la colonie de Jamestown(1), dont le darwinisme social nourrit le rejet MAGA des critères d’égalité et de diversité. En Chine, le patriotisme populaire s’articule avec un ethno-nationalisme promouvant la majorité Han au détriment des minorités, et s’accommode de contradictions flagrantes : Pékin sacrifie son dogme d’intégrité territoriale pour s’allier à Moscou face à l’Ukraine, déploie un impérialisme agressif en mer de Chine méridionale et réécrit l’histoire de Taïwan, alors même que Mao Zedong assimilait jadis l’île à un territoire extérieur. Cette manipulation mémorielle se retrouve chez Vladimir Poutine niant l’indépendance de l’Ukraine la veille de son invasion, ou dans l’élaboration dogmatique de l’Hindutva(2) par Narendra Modi en Inde. Ce choc des valeurs s’accompagne d’une mutation où la religion est vidée de sa foi pour devenir un instrument d’exclusion identitaire, qu’il s’agisse de la coalition chrétienne aux États-Unis, de l’islamo-nationalisme d’Erdoğan en Turquie ou de la loi définissant Israël comme l’État-nation du seul peuple juif sous Benjamin Netanyahou.
L’autoritarisme polymorphe
L’autoritarisme se déploie à l’aide d’un arsenal répressif global : assassinats ciblés d’opposants et de journalistes en Russie (Anna Politkovskaya, Boris Nemtsov, Alexei Navalny…), emprisonnements politiques de masse en Turquie après le putsch manqué de 2016, etc. La Chine de Xi Jinping s’impose comme le paradigme de ce totalitarisme sophistiqué, fusionnant la discipline du parti unique aux technologies de crédit social. Ce pouvoir absolu s’abrite derrière le paravent d’une méritocratie corrompue ou d’une démocratie consultative factice (avec huit partis satellites dociles), tout en verrouillant l’espace politique critique. L’appareil pénètre le corps social par une surveillance de masse permanente, glissant vers l’horreur génocidaire au Xinjiang contre les Ouïgours.
Le capitalisme patrimonial
Le capitalisme patrimonial du NaCA s’affirme à travers un modèle de connivences marqué par la corruption systémique et par l’effacement des frontières entre public et privé. Qu’il s’agisse de la capture des marchés par les oligarques en Russie ou du modèle de la Hongrie d’Orbán détournant les fonds européens pour vassaliser une caste de capitalistes nationaux, la règle de droit s’efface devant l’arbitraire prébendier du prince.
La Russie illustre parfaitement ce passage d’un capitalisme anarchique à un prébendisme(3) d’État lors du pacte de fer imposé par Poutine aux oligarques en 2000, exigeant leur retrait politique en échange de l’immunité avant de se muer en un national-capitalisme de guerre.
En Chine, le modèle de profit partagé a fait place, sous Xi Jinping, à une mise au pas des barons de la tech au nom de la « prospérité commune », imposant l’intégration statutaire des cellules du Parti au cœur des comités de direction des firmes privées. Ce système brise méthodiquement les contre-pouvoirs ouvriers pour ériger un capitalisme de surexploitation. L’arsenal antisyndical combine l’interdiction légale avec l’élimination physique des militants ; la Fédération nationale des syndicats sert de courroie de transmission pour discipliner la force de travail, tandis que le permis de résidence du hukou prive 290 millions de migrants de droits civiques dans les métropoles, offrant à Pékin un avantage absolu fondé sur le déni des droits humains. Cette contrainte culmine dans le recours massif au travail forcé au Xinjiang au bénéfice des filières des multinationales occidentales.
Ce modèle capte les flux de la mondialisation et tisse un réseau de dépendances dans le Sud global par le biais des « nouvelles routes de la soie » et de la Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures. Cette ascension s’est nourrie de la co-dépendance malsaine nouée avec les États-Unis au fil de quatre décennies d’engagement aveugle, Wall Street et le Trésor américain tolérant le pillage technologique et la désindustrialisation de l’Amérique pour préserver l’afflux de biens à bas prix, une illusion brisée en 2018 par Mike Pence(4). Cette asymétrie structurelle a configuré la pathologie économique de la Chinamérique, une relation déséquilibrée entre les sociétés occidentales de surconsommation et les régimes autoritaires de sous-consommation.
L’installation de Donald Trump pour un second mandat en janvier 2025 a agi comme le catalyseur du basculement des États-Unis vers le NaCA, une transition menée par une stratégie de rupture brutale destinée à paralyser les contre-pouvoirs constitutionnels. Porté par le Project 2025(5) et la théorie de l’exécutif unitaire, le pouvoir s’allie à la techno-broligarchie(6) de la Silicon Valley, incarnée par Peter Thiel ou Elon Musk. Trump a démantelé l’administration fédérale pour licencier 280 000 fonctionnaires, remplaçant l’expertise par l’allégeance partisane (Pete Hegseth à la Défense, Tulsi Gabbard au Renseignement) et instrumentalisant la justice avec Pam Bondi. Cette dérive s’est accompagnée d’une censure des médias et de la traque des immigrés par l’ICE (agence fédérale chargée de l’application des lois sur l’immigration et les douanes). La répression de la contestation intérieure a été militarisée : déploiement des Marines à Los Angeles, utilisation des technologies de reconnaissance faciale de Clearview, cette société qui a récupéré illégalement sur internet des milliards de photos de personnes du monde entier. La radicalisation verbale de Trump, adoptant un lexique déshumanisant, a confirmé le diagnostic de dérive fasciste formulé par le général Mark Milley, tandis que les militants MAGA se sont enfoncés dans l’apologie de l’autoritarisme le plus pur.
La criminalisation des valeurs démocratiques
Pierre-Yves Hénin lie ce verrouillage totalitaire à une offensive mémorielle criminalisant les programmes d’égalité et révoquant le décret historique de Lyndon Johnson de 1965 sur la discrimination positive, inaugurant dès lors l’ère de la grande re-ségrégation. Sur le front macro-économique, la Maison-Blanche se livre à un brigandage douanier qui nourrit un capitalisme de rapine en faveur de la famille présidentielle, tandis que la diplomatie américaine se convertit en une politique de puissance transactionnelle matérialisée par l’alignement aveugle sur le dessein du Grand Israël de Netanyahou et l’opération de bombardement Epic Fury contre l’Iran en février 2026. L’administration Trump s’emploie également à exporter son modèle idéologique pour déstabiliser l’Europe, J.D. Vance accusant à Munich l’Union européenne d’être un foyer de censure faisant entrave au free speech, tandis que se structure le mouvement MEGA (Make Europe Great Again) à Bruxelles.
L’auteur rappelle aussi que l’horizon des élections de mi-mandat de novembre 2026 cristallise un affrontement existentiel pour le régime : pour empêcher toute bascule démocrate, le pouvoir orchestre un plan de subversion électoral massif combinant le redécoupage d’urgence des circonscriptions au Texas, l’intimidation policière des minorités et la menace d’activer l’état d’urgence le soir du scrutin. Il note toutefois que cette dérive se heurte à des forces de résistance victorieuses lors des partielles de novembre 2025 suite au traumatisme économique douanier des fermiers du Kentucky, actant l’émergence d’une gauche de rupture (Zohran Mamdani, James Talarico) où 66% des sympathisants démocrates plébiscitent désormais le socialisme.
Sur la scène internationale, la présidence de Trump offre un boulevard à la Chine de Xi Jinping, qui s’érige en pivot du système mondial malgré ses propres fêlures macro-économiques. La tech chinoise a validé ses ambitions hégémoniques en s’adjugeant 30% du marché mondial de l’IA via le séisme de l’agent DeepSeek en janvier 2025, matérialisant l’efficacité de son pilotage centralisé. Pourtant, cette puissance projetée dissimule une déflation sévère et une surcapacité de production, l’effondrement de la consommation intérieure mettant en échec la stratégie de croissance.
Le NaCA russe s’affiche quant à lui inébranlable, le sommet d’Anchorage en août 2025 ayant validé les gains territoriaux de Moscou face à l’Ukraine. Cette économie de guerre camoufle sa fragilité macro-économique par un endettement dissimulé massif dans le secteur des armements, tandis que la doctrine de la sibérisation de Karaganov propulse le pays vers l’Eurasie en recrutant des contingents ouvriers nord-coréens. Ce bloc autoritaire fait écho aux aspirations d’un Grand Sud s’affirmant comme un vaste espace économique capitaliste patrimonial (illustré par l’impunité d’Eike Batista au Brésil, le népotisme des Marcos aux Philippines ou le capitalisme de connivence de Modi en Inde). Privant le Trésor américain de ses privilèges d’extranéité par le déclin du dollar (tombé à 46% des réserves en 2025), ces États développent une stratégie pragmatique de multi-alignement, l’Inde scellant un accord-cadre avec l’Union européenne en janvier 2026 pour s’ouvrir des espaces financiers alternatifs via la Nouvelle Banque de Développement.
Une dérive militariste mondiale
Cette rivalité hégémonique fait resurgir le spectre d’une dérive militariste mondiale s’inscrivant dans la configuration classique du piège de Thucydide, où la montée en puissance d’un empire effraie la puissance établie au point de rendre la guerre inévitable. La marine chinoise applique la planification historique de l’amiral Liu Huaqing pour contester la suprématie navale, concrétisée en 2025 par l’admission au service actif du porte-avions Fujian doté de catapultes électromagnétiques. Dans cette marche générale vers la guerre, l’île de Taïwan concentre le risque le plus immédiat de dérapage, s’affirmant comme le nouveau Dantzig du XXIe siècle face à l’échéance de réunification forcée fixée d’ici 2030. Les ambiguïtés de Trump ont substitué à la dissuasion une dangereuse confusion stratégique, les cercles isolationnistes MAGA (menés par Elbridge Colby) abordant l’île comme un intérêt non vital, ce qui offre à Pékin une fenêtre d’opportunité idéale au cours de l’année 2026. L’amiral Paparo, commandant des forces de l’Indo-Pacifique, a averti en février 2025 que les manœuvres agressives à l’est simulaient un encerclement total destiné à couper la route à la marine américaine, et que seule l’adoption par Taipei d’une stratégie de guerre asymétrique numérique était en mesure de restaurer la dissuasion.
Pour que l’Europe démocratique entre en résilience
Face au triomphe mondial du national-capitalisme autoritaire, la restauration de la résilience démocratique exige une triple reconstruction :
– redistributive pour réduire les inégalités ;
– symbolique pour inclure les citoyens ;
– institutionnelle pour refonder un capitalisme régulé.
Concrètement, précise l’auteur, cette reconquête des valeurs impose de briser la polarisation haineuse par le respect de la tolérance mutuelle et de la retenue institutionnelle des gouvernants. Pour arracher les sociétés à la léthargie d’un système où la citoyenneté s’efface au profit d’une technocratie dévouée aux seuls intérêts des affaires, l’avènement d’une démocratie participative est indispensable, qui intègre des conventions citoyennes tirées au sort, à condition de garantir une transparence absolue pour éviter la confiscation de la parole par les seules minorités politisées. La réconciliation du capitalisme et de la démocratie exige le déploiement d’outils fiscaux hautement redistributifs coordonnés à l’échelle internationale (les réformes de l’OCDE instaurant un taux minimum mondial de 15%), tandis que le renouveau du socialisme passe par une refondation des structures sociales.
Sur l’échiquier international, cette rupture historique condamne l’Europe à abandonner les illusions de la nostalgie et les stratégies de cavalier seul de l’Allemagne pour bâtir des réseaux de coopération durables fondés sur la vérité.
Le salut des régimes de liberté face à l’alliance prédatrice des autocraties et de la « technobroligarchie » dépend de cette souplesse diplomatique acceptant des coalitions pragmatiques et des compromis, faisant de la déradicalisation des esprits et de la réhabilitation de la vérité l’ultime bouclier de notre survie civilisationnelle.
1. Fondée en 1607, la colonie de Jamestown est le premier établissement anglais permanent en Amérique du Nord, devenu la matrice historique d’un modèle prédateur combinant la monoculture intensive du tabac, l’enracinement de l’esclavage racial et un mercantilisme agressif destiné à enrichir la métropole.
2. L’Hindutva est une idéologie nationaliste indienne théorisée au début du XXe siècle, qui vise à transformer l’Inde en un État ethno-nationaliste fondé sur l’hégémonie de l’identité et de la religion hindoues, reléguant les minorités musulmanes et chrétiennes au rang de citoyens de seconde zone.
3. « Système politique caractérisé par l’appropriation des ressources par les détenteurs du pouvoir, qui en redistribuent une petite partie pour éviter la contestation. » (Dictionnaire de la Langue française)
4. En octobre 2018, lors de son discours historique au Hudson Institute, le vice-président Mike Pence a officiellement acté la fin des illusions occidentales en dénonçant le pillage technologique et l’agressivité militaire de Pékin, brisant ainsi le consensus de quarante ans d’engagement naïf qui postulait que l’intégration économique de la Chine la conduirait inéluctablement vers la démocratie.
5. Le Project 2025 est un plan d’action ultraconservateur conçu par la Heritage Foundation pour restructurer radicalement l’État fédéral américain dès janvier 2025 en plaçant l’ensemble de l’administration sous le contrôle direct du président Trump.
6. La « technobroligarchie » désigne la caste des nouveaux magnats libertariens de la Silicon Valley qui fusionnent une domination technologique monopolistique (techno-oligarchie) et une culture de connivences hyper-masculine (bro) pour capter le pouvoir politique et démanteler les régulations étatiques au profit de leurs intérêts exclusifs.

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