Le Joueur de flûte de Hamelin

Où l’on comprend que les prétendus « combattants de l’islamisme » et représentants du « camp de la Raison » fricotent sans vergogne avec les réseaux d’extrême droite acquis à la propagande poutinienne, un peu comme Monsieur Jourdain, sans le savoir.

Isabelle Kersimon avec Veronika Zorn

Louis Aliot, maire RN de Perpignan, vient de déclarer que, si son parti prend les commandes en France en 2027, notre pays ne financera plus la résistance de l’Ukraine à l’impérialisme russe. Rien d’étonnant à cela, car nul n’ignore les positions pro-Kremlin de sa patronne, actuellement présentées comme une volonté souveraine inspirée par un De Gaulle dont ce camp politique a historiquement été l’ennemi farouche, d’instaurer une paix nécessaire entre les deux belligérants, là où Moscou seul a déclaré une guerre génocidaire à Kyiv.

Rien d’étonnant, donc, au fait que, lors du « Printemps de la liberté d’expression » 2026, les figures adoubées par Éric Naulleau ne soient pas de naïfs intellectuels égarés, mais les fantassins conscients d’une guerre cognitive parfaitement structurée. Pour imposer leurs narratifs dans l’opinion publique et inverser la charge de la réalité, ces fidèles destriers de la propagande de Poutine ont évidemment besoin de caisses de résonance médiatiques prêtes à la travestir sous les oripeaux du pluralisme. Ce fut magistralement le cas lorsque l’ancienne patronne des médias d’État russes RT-France et Sputnik-News, Xenia Fedorova, publia en début d’année son lamento sur l’absence de liberté d’expression en France, thème perpétuel de ces rencontres annuelles, chez son mentor intime Vincent Bolloré, aux éditions Fayard : Bannie.

C’est également ici qu’entre en scène une constellation de plateformes agissant comme un écosystème de validation. La chaîne Tocsin Média, fondée par la journaliste Clémence Houdiakova après son départ de la matinale de Radio Courtoisie, Ligne Droite, s’impose comme la plaque tournante de ce dispositif. Sous couvert de dénoncer un système médiatique prétendument verrouillé, elle tend un micro complaisant à des figures qui pilonnent systématiquement les institutions européennes. Cette mécanique de porosité se retrouve sur TV-Libertés, navire amiral de l’extrême droite sur internet fondé par Jean-Yves Le Gallou[1], ou sur les ondes de Sud Radio, qui banalisent cette propagande en transformant la critique de l’OTAN, puis d’une défense européenne, en un matraquage quotidien marqué d’une espérance destructive.

L’intégration de ces ventriloqueurs du Kremlin obéit toutefois à un filtrage sociologique intéressant. Sur CNews ou Europe 1, on écarte les profils jugés trop radioactifs pour préserver une indispensable respectabilité bourgeoise. C’est là qu’opère par exemple l’un des invités de Perpignan, Mathieu Bock-Côté. Sociologue et essayiste québécois installé en France depuis plusieurs années, il troque la provocation militante pour la stature de l’intellectuel, docteur en sociologie. Ce statut académique est le sésame qui lui permet de remplacer Éric Zemmour sur les plateaux de CNews et d’Europe 1, tout en exposant ses points de vue dans les pages du Figaro. Ce vernis universitaire neutralise la critique, transformant l’idéologie radicale en simple débat d’idées, ce pourquoi on le retrouve à Perpignan aux côtés de l’historien belge David Engels, théoricien spenglérien du déclin civilisationnel.

Cette quête de caution académique et institutionnelle s’incarne aussi en la personne du géographe Fabrice Balanche, dont les grilles de lecture sur le Levant épousent très régulièrement les narratifs de l’axe Damas-Moscou. Le vernis diplomatique est assuré par des personnalités telles que l’ancien ambassadeur d’extrême droite Xavier Driencourt, dont la présence confère une aura d’autorité régalienne permettant d’installer une rhétorique « réaliste » qui, in fine, légitime le « souverainisme » le plus rugueux.

On peut, par ailleurs, souligner la présence de Florence Bergeaud-Blackler et Boualem Sansal, dont les propos sur une catastrophe islamiste submergeant la France et l’Europe rencontrent non seulement les visées politiques de Xavier Driencourt, mais les ambitions des piliers du magazine L’Incorrect. Ce mensuel, fondé par des proches de Marion Maréchal et dont un rédacteur en chef, Romaric Sangars, était également présent à Perpignan, offre une caisse de résonance idéale à ces discours. Ces narratifs servent la propagande poutinienne « anti-islamiste » représentée ici par Fabrice Balanche et Maxime Chaix, tous deux par ailleurs soutiens du régime de Bachar al-Assad, proxy défait réfugié à Moscou.

Moscou s’intéresse de très près aux « combattants de l’islamisme » en brandissant son orthodoxie et sa défense de « l’Occident chrétien ». Et réciproquement, ceux-ci voient en Moscou le représentant de l’Antemurale Christianitatis, c’est-à-dire le dernier rempart de la Chrétienté face à l’Islam. Faut-il leur rappeler que Vladimir Poutine a mis en place l’un des pires régimes islamistes au monde, celui du Tchétchène Ramzan Kadyrov, et qu’il soutient les djihadistes du Sahel qui ont assassiné, en compagnie des milices russes Wagner, des soldats français de la force Barkhane ?

Bergeaud-Blacker et Sansal ont certes bénéficié d’une protection institutionnelle, toujours accordée aux personnalités publiques menacées pour avoir exprimé leurs idées, mais cela ne signifie pas que leurs idées sont validées ou protégées. Ce point est d’autant plus important qu’un glissement s’est opéré dans la présentation médiatique de leur militance, les propulsant au rang de prophètes sacrés.

À cette frange s’agrège logiquement un profil comme celui de Rodolphe Cart : issu de l’ultradroite, ce jeune essayiste écrit simultanément pour Éléments, Front Populaire et Omerta. En taillant Jean-Luc Mélenchon en pièces dans son dernier ouvrage – il l’accuse d’instrumentaliser le conflit israélo-palestinien pour flatter un électorat de banlieue communautarisé –, Cart ne se livre pas à une critique factuelle relevant de la dispute démocratique, mais s’aligne stratégiquement sur les diatribes anti-LFI de personnalités aussi mainstream que Rachel Khan, avec qui il dialogue volontiers. Son discours n’a rien d’original : il a envahi l’imaginaire politique actuel, la France Insoumise y étant devenue la métonymie de toute la gauche française, que l’extrême droite cherche à abattre dans sa composante tant social-démocrate que radicale.

L’ancien grand reporter resté jusqu’au dernier moment chez RT-France Régis Le Sommier a fondé le média Omerta avec le soutien financier de Charles d’Anjou, ex-candidat Les Républicains aux législatives de 2017, depuis installé à Moscou. Créé sous la forme d’une chaîne YouTube en octobre 2022, Omerta a fêté sa transformation en magazine papier le 24 février de l’année suivante, date anniversaire de l’invasion de l’Ukraine.

Ce média tisse habilement la toile entre les figures identitaires et la rhétorique pro-russe, n’hésitant pas à collaborer avec des influenceuses du Kremlin déguisées en journalistes, comme la sulfureuse Nadia Sass. Ce réseau de vases communicants autorise la réhabilitation pure et simple des relais directs du régime russe comme Xenia Fedorova, ardemment défendue (en dehors des médias Bolloré où elle a bénéficié d’un traitement d’hyper faveur) dans la revue Éléments[2] et dans les colonnes de Front Populaire [3] après que le gouvernement français a pris un arrêté d’expulsion à son encontre.

Cette orientation prorusse s’articule également, à Perpignan, autour de Maxime Chaix, dont l’ouvrage La guerre de l’ombre en Syrie accuse directement la CIA et ses alliés d’avoir secrètement financé et armé le djihadisme pour faire tomber Bachar al-Assad – un prêt-à-penser massivement relayé par des parties de la sphère anti-impérialiste. Maxime Chaix est également l’auteur d’un La guerre de l’ombre en Ukraine, préfacé par l’ancien directeur de la DGSE Alain Juillet, dans lequel il attribue le soulèvement du Maïdan à une collaboration entre les services secrets occidentaux et ukrainiens. Selon lui, cet événement a transformé l’Ukraine en théâtre d’une guerre de proxys.

Il n’est d’ailleurs guère surprenant de voir cette galaxie eurasiste s’épanouir sur des canaux marqués à l’extrême droite, son biotope naturel. Mais la véritable prouesse de cette ingérence se situe ailleurs. Imaginez un instant ces mêmes thuriféraires de Vladimir Poutine, épaulés par des profils comme Michel Collon – ancien journaliste belge fondateur du site Investig’Action, issu de la gauche radicale et ayant glissé vers un confusionnisme absolu – ou par le sociologue Saïd Bouamama[4] s’acharnant sur la coalition arabe pour défendre la légitimité militaire du Hezbollah libanais.

Imaginez-les naviguant tous avec une même aisance dans un tout autre écosystème. Une chaîne qui ne brandit ni la croix celtique ni la flamme nationale, mais qui se présente sous les atours séduisants de la gauche, de la lutte décoloniale et de l’antiracisme. C’est vers cette étrange chimère, où l’extrême droite fusionne organiquement avec le tiers-mondisme le plus radical, que nous allons maintenant plonger.


[1] Ancien du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE) depuis sa création, mais faisant toujours partie de la Nouvelle Droite avec l’Institut Iliade, Jean-Yves Le Gallou est le concepteur des notions de préférence nationale (1985) et de réinformation (2003).

[2] Nicolas Gauthier : « Expulsion de la journaliste russe Xenia Fedorova : la grande hypocrisie des ingérences étrangères », 6 août 2026.

[3] Dès le lendemain de l’arrêté d’expulsion, le 30 juillet, Michel Onfray signe un éditorial intitulé « Expulsion de Xenia Fedorova : le crime de penser ».

[4] Cofondateur du Parti des Indigènes de la République (PIR) avec Houria Bouteldja et figure tutélaire de l’antiracisme politique, le sociologue Saïd Bouamama déploie un tiers-mondisme radical. Sa lecture binaire des relations internationales, qui désigne systématiquement l’Occident et l’axe euro-atlantique comme les oppresseurs globaux, le conduit à soutenir inconditionnellement l’« Axe de la Résistance ». Cette détestation structurelle de l’hégémon atlantiste crée une alliance objective, quasi mimétique, avec les réseaux eurasistes et pro-russes, validant par la gauche le narratif géopolitique du Kremlin.

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