Par Stéphane François1

Figure mondialement influente de l’ultra-nationalisme russe, Alexandre Douguine n’est peut-être pas le « Raspoutine de Poutine », mais sa doctrine fasciste très élaborée a essaimé non seulement en Russie, mais dans les droites radicales européennes, et singulièrement en France.

Un attentat à la voiture piégée vient de tuer à Moscou Daria Douguina, sa fille et héritière spirituelle et politique. On ignore encore l’origine de ce meurtre et le règne du mensonge installé par Poutine oblige à considérer avec méfiance les informations fournies par le régime. Rappelons que l’assassinat d’Anna Politkovskaya en 2006 et celui de Boris Nemtsov en 2015 n’ont jamais été élucidés par le régime qu’on peut légitimement considérer comme le véritable commanditaire.

Docteur en histoire des sciences et en science politique, Alexandre Douguine est actuellement considéré comme le principal idéologue de la Nouvelle Droite russe, avec Geïdar Djamal, le fondateur du Parti de la renaissance islamique. En effet, Douguine, dès le début des années 1990, s’est rapproché de la Nouvelle Droite française au point d’être considéré par le spécialiste de la Nouvelle Droite, Pierre-André Taguieff, comme l’« initiateur à Moscou d’un réseau “Nouvelle droite” »2. Il s’agit aussi et surtout du principal théoricien du néo-eurasisme, un concept géopolitique en vogue à Moscou. Toutefois, son eurasisme diffère radicalement de celui théorisé dans les années 1920 par les intellectuels de l’émigration russe. Mais Douguine reconnaît que « les premiers eurasistes ont jeté les bases de notre philosophie politique » et qu’il les considère comme ses « ancêtres idéologiques directs »3.

Douguine est un ancien responsable du parti national-bolchevique de 1994 à 1998. Il animera, après son départ, l’association historico-religieuse Arktogeïa. Au début des années 2000, il s’est rapproché de Vladimir Poutine, avant de s’en éloigner par la suite. Pour se faire, il crée le mouvement Eurasia, qui deviendra un parti en avril 2001, ayant fait le choix de la respectabilité publique. Ce parti défend l’idée d’« une Union eurasienne graduellement étendue à diverses régions de l’Asie centrale, suivant un axe Moscou-Téhéran-Delhi-Pékin. »4 Le parti Eurasia se transformera en novembre 2003 en Mouvement eurasiste international. Alexandre Douguine est devenu aussi durant le même temps le responsable du « Centre d’études conservatrice » de l’université d’État de Moscou, l’université Lomonosov. Cependant, il continue de partager, ne l’oublions pas, un certain nombre de thèmes avec l’extrême droite ouest-européenne, qui d’ailleurs le reconnaît toujours comme un des siens.

Alexandre Douguine a synthétisé au sein d’une pensée complexe, parfois déroutante, des éléments hétérodoxes allant de l’ésotérisme à la philosophie politique. Des proportions diverses de principes géopolitiques, de références à la notion d’« Empire » et des éléments de métaphysique, en particulier d’ésotérisme, y sont visibles, ainsi que des références plus précises aux révolutionnaires-conservateurs allemands Karl Haushofer, Ernst Niekisch, Carl Schmitt, au nationaliste-révolutionnaire Jean-François Thiriart, et aux ésotéristes Julius Evola, René Guénon et Jean Parvulesco. Cette synthèse, pour le moins originale, a intéressé dès le début des années 1990 diverses tendances de la droite radicale française. Favorables ou défavorables, ces diverses tendances n’ont jamais été indifférentes aux idées défendues par l’idéologue russe.

L’idéologie d’Alexandre Douguine

La pensée d’Alexandre Douguine est fortement influencée par les idées slavophiles de l’Église orthodoxe, c’est-à-dire Moscou en tant que « Troisième Rome »5. Mais elle est aussi beaucoup influencée par les textes des ésotéristes traditionalistes antimodernes occidentaux comme René Guénon et Julius Evola6, malgré le fait qu’Evola méprisait profondément les peuples slaves. Il traduira d’ailleurs en 1982 Impérialisme païen de Julius Evola, publié initialement en 1928 qui sera diffusé sous forme de samizdat et qui reste le texte le plus « antislave » de l’Italien. Dans un entretien Douguine dira qu’il a traduit le seul texte d’Evola qu’il connaissait : l’exemplaire d’Impérialisme païen de la bibliothèque Lénine. Douguine s’inspira aussi beaucoup d’un chapitre d’un livre d’Evola, « Guerre occulte – Les armes de la guerre occulte », des Hommes au milieu des ruines7, dans sa formulation de l’existence d’un complot ésotérico-géopolitique8. Il a traduit aussi plusieurs textes de René Guénon, dont La Crise du monde moderne en 1991. La même année, il consacre une émission télévisée au penseur français.

Alexandre Douguine a donc mêlé ses thèses géopolitiques et son eurasisme non seulement à des références ésotériques, en particulier à des références au mythe de l’Hyperborée, à la « Dacie hyperboréenne » de l’ésotériste roumain Vasile Lovinescu9 à la doctrine des races de la fondatrice de la Société théosophique, Helena Petrovna Blavatsky, et aux spéculations ésotérico-politiques, spéculations fécondes, de l’écrivain français d’origine roumaine Jean Parvulesco. Mais, contrairement aux thèses « classiques » associant Hyperborée et nordicisme, Douguine affirme qu’Hyperborée se situait en fait en Russie septentrionale, adaptant au monde russe les idées des aryosophes allemands et autrichiens du début du XXe siècle.

Douguine reconnaît d’ailleurs sans aucune difficulté son appartenance à l’école « traditionnelle » : en 1991, lors de son intervention au XXIVe colloque du GRECE, la principale structure de la Nouvelle Droite, que nous définirons ultérieurement, il précise d’entrée de jeu qu’il « fonde [son] appréhension du monde sur les travaux de René Guénon et de Julius Evola »10. Paradoxalement, il reste ouvert aux idées politiques et philosophiques occidentales, « modernes » dans la logique traditionaliste, qu’il tente d’acclimater à l’environnement politico-culturel russe. Néanmoins, depuis quelques années (milieu des années 2000 environ), celui-ci a abandonné les positions évoliennes pour se rapprocher de celles développées par René Guénon, au point qu’il se définit aujourd’hui comme un « guénonien orthodoxe ».

Parmi les idées occidentales intéressant au plus au point Alexandre Douguine, nous trouvons celles de la « Révolution Conservatrice » allemande, en particulier le national-bolchevisme d’Ernst Niekisch, ainsi que les thèses développées dans les années 1960 par Jean-François Thiriart. Ce dernier était un militant nationaliste-révolutionnaire paneuropéen. Son ambition était de créer un État européen unifié promouvant un système social appelé le « national-communautarisme », non fondé ethniquement. Il souhaitait créer une « Grande Europe » de Reykjavik à Vladivostok. Très hostile aux États-Unis et à Israël, celui-ci était favorable à une alliance entre l’Europe et le monde arabe11. Ses thèses ont été développées dans son livre Un empire de quatre cents millions d’hommes : l’Europe12, publié initialement en 1964. Selon des observateurs issus des rangs de la droite radicale occidentale, les thèses de Jean-François Thiriart ont manifestement influencé la géopolitique « douguinienne », de fortes analogies existant entre le néo-eurasisme de Douguine et le nationalisme paneuropéen de Thiriart.

Alexandre Douguine a donc, au travers de son discours, fait la synthèse entre le nationalisme paneuropéen de Thiriart et la pensée impériale ésotérique et antimoderne de Julius Evola, autre grande référence de certains courants de la droite radicale occidentale. En effet, Douguine reprend à son compte l’idée évolienne d’« imperium » qu’il transforme en « imperium eurasiatique » :

« Sa formule gibeline a été claire : l’Empire contre l’Église, Rome contre le Vatican, la sacralité organique et immanente contre les abstractions dévotionnelles et sentimentales de la foi implicitement dualistes et pharisiennes. […] Pour le traditionaliste orthodoxe, la séparation catholique entre le Roi et le Pape n’est pas imaginable et relève de l’hérésie, appelée précisément “hérésie latine”. On retrouve dans cette conception russo-orthodoxe l’idéal purement gibelin où l’Empire est tellement respecté théologiquement qu’on ne peut pas imaginer l’Église comme quelque chose d’étranger et isolée de lui13. »

Selon les observateurs radicaux cette synthèse permet de donner une dimension mystique et spirituelle à un discours qui ne serait autrement qu’une forme de nationalisme. En effet, ces considérations sont absentes chez Thiriart. Ces idées pour le moins non conventionnelles soulèvent la curiosité de la droite radicale française. Il est fréquent de les voir discutées sur des sites Internet ou des blogs réfléchissant sur les questions ethniques, géopolitiques ou impériales. Ainsi, Alexandre Douguine a donné en 2008 un entretien au magazine d’extrême droite, Le choc du mois14, un entretien répercuté sur le site Égalité & réconciliation.

Cependant, nous devons préciser que nous n’avons trouvé qu’un nombre restreint d’articles issus de publications des diverses tendances de la droite radicale française concernant Alexandre Douguine et ses idées. Il y a certes un nombre important d’articles au début des années 1990, dû à la curiosité suscitée par les thèses « douguiniennes ». Ensuite, le nombre diminue considérablement pour augmenter de nouveau au début des années 2000. Nous avons constaté aussi que la majorité des textes publiés sur Internet ne sont en fait que des mises en lignes d’articles précédemment publiés dans d’obscures revues militantes, Internet offrant une meilleure diffusion que la presse écrite et confidentielle des groupes radicaux.

Icône orthodoxe illustrant le concept de Moscou, troisième Rome.

Le traditionalisme d’extrême droite

Le traditionalisme dont nous parlerons est un traditionalisme bien précis, car foncièrement politique. En effet, le traditionalisme possède une tendance minoritaire d’extrême droite dont le discours mélange traditionalisme et corpus doctrinaux d’autres courants de la droite radicale. Comme l’écrit Pierre-André Taguieff,

« Ces courants mêlent les influences “traditionnistes” à d’autres (nationalistes, révolutionnaires-conservatrices, néofascistes, “national-bolcheviques”, voire néo-nazies). Ils ont leurs théoriciens nationaux, tels Alexandre Douguine en Russie, Derek Holland ou Michael Walker en Grande-Bretagne, Claudio Mutti en Italie.15 »

De fait, l’extrême droite russe contemporaine est très marquée par les références ésotériques, un point indéniable chez l’universitaire russe. En effet, il est considéré aujourd’hui comme l’un des principaux théoriciens du traditionaliste ésotérique russe. Ainsi, le site Ars Magna le présente de la façon suivante :

« On reconnaît un arbre à ses fruits et ceux issus du traditionalisme de René Guénon et de Julius Evola étaient bien décevants. Ces grands penseurs avaient laissé une oeuvre gigantesque mais des disciples aussi petits que médiocres dont la seule fréquentation était de nature à dégouter de se revendiquer de la Tradition.

Puis Alexandre Douguine vint… et il ouvrit des perspectives immenses sur l’islam, l’orthodoxie, le judaïsme, sans oublier les liens entre la Tradition et la géopolitique. On peut résumer son influence en écrivant qu’il fit de ses disciples des “traditionalistes du XXIe siècle”.

D’où la nécessité impérative de rendre accessible aux lecteurs francophones la totalité de ses textes consacrés à la Tradition traduits dans notre langue. Nombre d’entre eux sont totalement inédits, d’autres ont déjà été publiés dans d’obscures revues ou sur des sites internet éphémères, tous méritent d’être lus et médités, tous vous changeront en profondeur et contribueront à faire de vous les kshatriyas que demande notre âge de fer.16 »

Les milieux « traditionalistes » d’extrême droite occidentaux partagent avec lui un certain nombre de références communes, comme l’islamophilie, en fait un intérêt très fort pour le soufisme, héritée de Guénon et que l’on retrouve par exemple chez le traditionaliste nazifiant italien Claudio Mutti, que Douguine rencontra pour la première fois en 1990. En effet, « En Russie, Alexandre Douguine a associé le traditionalisme guénonien à un nouveau regard “eurasiatique” sur les rapports avec les anciennes républiques soviétiques musulmanes »17, s’étant très tôt intéressé aux variantes caucasiennes du soufisme, en particulier le soufisme azéri qui fait référence à une tradition hyperboréenne. Depuis cette époque, Douguine est devenu un collaborateur de la revue géopolitique de Mutti, Eurasia, créée en 2004. Il ajoute, aux deux théoriciens de la « Tradition » que sont Guénon et Evola, la référence au Russe Constantin Leontiev pour qui la « Tradition » est soit orthodoxe, soit islamique. Cette islamophilie doit être souvent mise en parallèle dans ces milieux avec un antisémitisme persistant. Certains traditionalistes d’extrême droite, comme Mutti ont théorisé des positions islamophiles, en lien avec un violent rejet de l’Occident et la persistance de l’antisémitisme. Les représentants de ce courant ont été appelés les « nazis-maoïstes », car ils prônaient également l’union des radicalités pour détruire le « système »18. À l’instar de ceux-ci, Douguine plaide pour une convergence des extrêmes afin de détruire le monde moderne.

Dougine développe donc une pensée complexe, affirmant également qu’Israël est le seul pays à avoir réussi à mettre en pratique plusieurs des principes de la révolution conservatrice dont il se réclame. En outre, un rabbin hassidique, Avrom Schmulevitch, fait partie du comité directeur d’Eurasia19. Ce rabbin, ainsi que d’autres responsables juifs traditionalistes, A. Eskine et V. Boukarsky, est membre du Mouvement eurasiste international. Mais, contrairement à René Guénon, qui affirmait le caractère occidental de la tradition juive, Douguine insiste, à l’instar d’Evola, sur le caractère non indo-européen, opposé à la mentalité indo-européenne et inassimilable du judaïsme. Il donne ainsi à la « Tradition » un caractère antisémite : « Le monde de la judaïca est un monde qui nous est hostile »20. Cependant, dans son entretien accordé en 2009 à Alain de Benoist, Douguine dit refuser le racisme et l’antisémitisme au nom des idées des premiers traditionalistes et affirme s’être fourvoyé par le passé dans des groupuscules racistes et antisémites. Il affirme même que « Les Juifs orthodoxes et traditionalistes, qui sont nombreux en Israël et ailleurs dans le monde, sont eux aussi des adversaires de la globalisation, de l’idéologie des droits de l’homme et de la modernité. Certains d’entre eux sont anti-américains.21 »

Douguine et l’extrême droite française

L’islamophilie affichée de Douguine est à l’origine du rejet des thèses douguiniennes par les identitaires, qui, au contraire, défendent un ethnocentrisme et une mixophobie radicaux. Il est parfois cité dans ces milieux, mais avant tout pour rejeter son islamophilie et la présence de Talgat Tadzhuddin au sein d’Eurasia. Malgré une proximité sémantique, l’« eurasisme » théorisé par Douguine est fondamentalement différent de l’« Eurosibérie » des Identitaires, théorie qui se structure sur l’aire d’implantation historique des Indo-Européens, c’est-à-dire de la « race blanche », comme le montre les différents articles publiés sur le site de Terre et peuple. Selon le principal animateur de cette structure, Pierre Vial :

« Il est apparu au cours des débats que l’Eurasie prônée par Douguine et l’Eurosibérie prônée par Terre et Peuple sont deux grands desseins sensiblement différents : Douguine propose une Eurasie voisinant en bonne harmonie avec l’Europe occidentale, tandis que Terre et Peuple veut une Eurosibérie qui soit un seul bloc ETHNIQUEMENT HOMOGENE.22 »

En effet, nous savons que les identitaires défendent enfin l’idée d’une « guerre ethnique » existant entre, d’un côté, les musulmans et les jeunes des banlieues issus de l’immigration afro-maghrébine et de l’autre, les Européens assiégés et manipulés par des élites mondialistes. Les identitaires sont en effet persuadés que l’immigration est une colonisation de l’aire « raciale blanche », une « africanisation » de l’Europe, et font preuve en conséquence d’une islamophobie radicale, au contraire d’un Alexandre Douguine. Malgré ces différences, celui-ci a été publié dans le nº 67 de Renaissance européenne, la revue de Terre et peuple Wallonie et est invité à des colloques organisés des groupes identitaires européens aux côtés des responsables français de ce courant de l’extrême droite.

Enfin, le site de Douguine, Arctogaïa, était référencé dans la catégorie « notre clan » de la revue identitaire, néo-païenne et nationaliste-révolutionnaire Réfléchir & agir. La référence a disparu depuis peu. Malgré tout, il leur a donné deux entretiens en 2005 (nº 20, été 2005 et 21, automne 2005). Il faut prendre en compte que l’équipe éditoriale de cette revue a été renouvelée plusieurs fois.

Les références à Alexandre Douguine et à ses idées sont plus nombreuses en ce qui concerne la « Nouvelle Droite », tous deux partageant une conception impériale de l’Europe. Les principaux animateurs de la Nouvelle Droite, Alain de Benoist et Robert Steuckers23, ont été invités par Douguine en 1992. Un voyage qui faisait suite à la participation en mars 1991 d’Alexandre Douguine, avec une intervention sur « L’empire soviétique et les nationalismes à l’époque de la perestroïka », au XXIVe colloque du GRECE dont le thème était « Nation et empire ». Alexandre Douguine est alors présenté dans Éléments, la revue de la Nouvelle Droite, comme le correspondant du GRECE à Moscou. Il devient aussi un collaborateur régulier de Vouloir et de Nouvelles de Synergies Européennes, revues révolutionnaires-conservatrices de Steuckers, une collaboration qui dure jusqu’en 2005. D’ailleurs, Douguine était invité en novembre 2006 à intervenir à un colloque sur la mondialisation co-organisé par Synergie Européenne et par l’antenne wallonne du groupe identitaire Terre et Peuple. Les années 1990 voient aussi sa participation épisodique à Éléments. Il devient alors proche de la Nouvelle Droite. Il lance alors la version russe d’Éléments, Elementy, qui paraîtra de 1992 jusqu’en 1998. Le choix de ce titre est contesté par Alain de Benoist :

« J’ai moi-même dit à Alexandre Douguine que je regrettais qu’il ait choisi de donner au journal qu’il a créé le titre d’Elementy, car j’estimais que ce choix ne pouvait que prêter à confusion (comme cela a déjà été le cas en Allemagne). J’ai également demandé que mon nom soit supprimé du comité de rédaction de ce journal, où il avait placé sans ma permission.24 »

Alexandre Douguine est un admirateur d’Alain de Benoist.

Au cours des années, les relations entre Alain de Benoist et Alexandre Douguine ont évolué. Ses textes sont recensés par Alain de Benoist. Ainsi dans le numéro 122 d’Éléments, Alain de Benoist écrit que Douguine « […] avance des vues pénétrantes sur la répartition des forces géopolitiques et spirituelles dans le monde d’aujourd’hui. On n’est certes pas obligé de le suivre dans ses extrapolations les plus aventureuses… »25 Tandis que dans le numéro 130 de cette même revue, Alain de Benoist considère Alexandre Douguine comme le « principal théoricien actuel de l’eurasisme »26. En retour, l’intellectuel français a été invité avec force de publicité en novembre 2008 à prononcer une allocution lors de la « Conférence internationale sur la 4e Théorie politique », organisée par Alexandre Douguine et les animateurs du Mouvement eurasiste international et à donner des cours à la faculté de sociologie l’université d’État de Moscou, l’université Lomonosov. Alain de Benoist reviendra avec un long entretien, de soixante pages, publié dans Krisis27 en 2009. Au même moment, Douguine devient le correspondant russe de Nouvelle École, l’autre revue d’Alain de Benoist. Il y est présenté en tant qu’« écrivain, géopoliticien, professeur à l’université d’État Lomonosov de Moscou ». Il l’est toujours. Dans le n°131 d’Éléments, Douguine donne de nouveau un entretien aux Français, « La Russie à l’heure d’un choix crucial »28.

L’année 1992 voit aussi le séjour en Russie de nationalistes-révolutionnaires qui rencontrèrent Alexandre Douguine. Alexandre Douguine devient alors le représentant russe du Front européen de libération, un mouvement nationaliste paneuropéen fondé par différents nationalistes-révolutionnaires européens comme Jean-François Thiriart, le Français Christian Bouchet, disciple français du précédent, et l’Italien Marco Battara. Ce rapprochement fait qu’Alexandre Douguine est surtout cité par les nationalistes-révolutionnaires de la mouvance de Christian Bouchet29. Celui-ci, compagnon de route de la Nouvelle Droite, et durant une période cadre du Front national, est un proche du Russe depuis le début des années 1990. Cette proximité a été facilitée par le fait que les deux possèdent des références communes comme Thiriart, Ernst Niekisch et Evola.

Bouchet a édité Douguine très tôt : dès 2002 sur le site voxnr.com, longtemps animé par le Français, qui a mis en ligne 31 articles, soit du Russe, soit consacrés à sa pensée ; ensuite en 2006 avec une brochure intitulée Evola et la Russie. Enfin, les éditions Ars Magna, fondées par Christian Bouchet, ont publié depuis 2012, La Quatrième théorie politique, avec un avant-propos d’Alain Soral ; en 2013, Pour une théorie du monde multipolaire ; en 2017, Vladimir Poutine, le pour et le contre et Pour le front de la Tradition ; en 2018, Les Mystères de l’Eurasie ; en 2019, Les Racines de l’identité et, enfin, Le Retour des grands temps (écrits eurasistes 2016-2019).

Les éditions Avatar, proches de Bouchet, ont publié deux textes de/sur Douguine en 2006 : La Grande guerre des continents et Le prophète de l’eurarisme. Alexandre Douguine. Ce dernier livre est une compilation de 340 pages d’articles et de textes d’Alexandre Douguine permettant au lecteur français de se familiariser au grès des parties avec les différents aspects de la pensée de cet auteur (« Textes idéologiques », « Judaïca », « Métapolitique, métahistoire, conspirologie », « Essais philosophiques », « Entretiens » et « Divers »). Depuis, cet éditeur a publié ou traduit plusieurs autres textes ou livres, dont l’entretien donné à Krisis en juin 200930. Cet éditeur publie aussi la revue Eurasia dont un des numéros a été consacré à la « Révolution conservatrice russe » (vol. I, nº 2) largement centré sur Douguine.

Le rôle stratégique d’Alexandre Douguine

Après ce long inventaire, très descriptif mais nécessaire, nous devons nous poser la question de l’intérêt de la pensée « douguinienne » pour ces différents courants de la droite radicale française. Cet intérêt pour le néo-eurasisme « douguinien » s’inscrit en fait dans un cadre de réflexion des plus précis, celui du nationalisme européen. En effet, toutes les tendances radicales étudiées ici ont conceptualisé, sous l’influence conjointe de Thiriart et d’Evola, une forme de nationalisme paneuropéen : c’est l’ethnopolitique « eurosibérienne » des Identitaires, le nationalisme-révolutionnaire paneuropéen des nationalistes-révolutionnaires, l’Empire européen des traditionalistes et des néo-droitiers. Au-delà de leurs oppositions respectives, leur but commun est de permettre la mise en place d’un État paneuropéen assez fort pour contrer l’hégémonie américaine, un thème qu’il a largement développé. Les idées « douguiniennes » ont donc un rôle stratégique pour les différentes tendances radicales précédemment citées : issues de sphères culturelles très différentes (à la fois russes, panslavistes, orthodoxes, soviétiques et post-soviétiques), tout en gardant un certain nombre de références communes (ésotériques, nationalistes-révolutionnaires, révolutionnaires-conservatrices, antisémites) avec les courants précités, les thèses « douguiniennes » offrent de nouvelles pistes de réflexions sur l’élaboration de ce nationalisme européen anti-occidentales.

Douguine lui-même agit de manière stratégique : issu de l’extrême droite contre-culturelle et nationaliste, Alexandre Douguine a fait le choix de la respectabilité publique. Un certain nombre de personnalités politiques figurent dans son « Conseil supérieur », comme le ministre de la Culture Vladimir Sokolov, le vice-ministre des Affaires étrangères Victor Kalyuzhny, le conseiller présidentiel Alsambek Aslakhanov… Il est devenu ainsi le responsable du « Centre d’études conservatrice » de l’université d’État de Moscou. Cependant, il continue de partager, ne l’oublions pas, un certain nombre de thèmes avec l’extrême droite ouest-européenne, qui d’ailleurs le reconnaît toujours comme l’un des siens. Alexandre Douguine offre donc d’une part, une respectabilité russe qui fait défaut à l’extrême droite française et de l’autre, du fait de cette respectabilité, une tribune qui là encore fait défaut à la droite radicale française. Douguine est aussi un exemple : il a réussi ou est en voie de réussir, contrairement à la Nouvelle Droite, son « gramscisme », c’est-à-dire sa volonté de réorienter une partie importante de l’élite, qu’elle soit culturelle ou politique, de la Russie postsoviétique vers une nouvelle utopie anti-occidentale.

En outre, cette confrontation idéologique incite les différentes tendances radicales à une auto-évaluation de leurs propres concepts, forcément supérieurs à ceux des autres. Cette confrontation permet la mise en place, au-delà des différences et des oppositions, de synergies géopolitiques, au travers l’échange d’idées et le débat. En effet, même si ces différents courants s’opposent violemment entre eux, ils ne cessent pas pour autant de débattre sur la validité respective de leurs idées lors de rencontres internationales, comme celles mentionnées dans cet article. Enfin, malgré les tendances endogamiques à la division, les différents groupuscules de la droite radicale française tentent de nouer des liens avec d’autres structures afin d’affirmer leurs positions. Depuis la chute des régimes communistes, la droite radicale française essaie de se rapprocher de leurs homologues russes.

1 Cet article de Stéphane François est paru en 2009 sur le site Fragments sur les temps présents (https://tempspresents.com/). Complété et mis à jour pour l’INRER, il étudie l’impact de la pensée de Douguine sur la droite radicale française.

2 Pierre-André Taguieff, Sur la Nouvelle droite. Jalons d’un analyse critique, Paris, Descartes & Cie, 1994, p. 30.

3 Alexandre Douguine, « Qu’est-ce que l’eurasisme ? », Krisis, n° 32, juin 2009, p. 106 et p. 107.

4 Ibid., p. 124.

5 Le 19 mars dernier, sur sa page Facebook https://www.facebook.com/alexandr.dugin/posts/5379461528730510%23, Alexandre Douguine publiait une analyse de l’agression russe contre l’Ukraine qui illustre sa pensée : il déclarait que les Russes sont le seul peuple slave capable d’atteindre à la domination universelle et que la Russie est la « Troisième Rome », destinée à anéantir la « nouvelle Carthage » représentée par l’Occident.

6 Ces auteurs ont théorisé durant la première moitié du XXe siècle l’idée d’une « Tradition », avec un « T » majuscule, qui renvoie à la notion ésotérique de « Tradition primordiale ». Cette expression est apparue sous la plume de René Guénon qui affirma l’existence d’une « Tradition primordiale », dont tous les courants ésotériques, franc-maçonnerie comprise, et traditions religieuses en général ne seraient que des formes dégradées plus ou moins reconnaissables. Ces deux auteurs ont en outre théorisé l’idée d’une origine hyperboréenne de la « tradition », dans un sens racialiste chez Evola.

7 Julius Evola, Les Hommes au milieu des ruines, Grez-sur-Loing, Pardès, 2005, pp. 181-203.

8 Alexandre Douguine, La Grande guerre des continents, Paris, Avatar Éditions, 2006.

9 Geticus [Vasile Lovinescu], La Dacie hyperboréenne, Puiseaux, Pardès, 1987.

10 Actes du XXIVe colloque du GRECE, Nation et empire. Histoire et concept, Paris, GRECE, 1991, p. 27.

11 Sur Douguine, signalons également l’article de Gaëtan Pégny, « Alexandre Douguine, un heideggerisme à la fois assumé et dissimulé », Revue d’Histoire de la Shoah, 2017/2 (N° 207), p. 115-128, https://www.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah-2017-2-page-115.htm. Notons que la matrice heideggerienne a pu jouer un rôle dans le soutien apporté par certains penseurs décoloniaux, comme Ramon Grosfoguel, à la guerre coloniale et génocidaire de Poutine contre l’Ukraine. Voir Sylvie Taussig, « La pensée décoloniale. Derrière la politique, la gnose heideggerienne », Revue européenne des sciences sociales, 2022/1 (n° 60-1), p. 141-170. https://www.cairn.info/revue-europeenne-des-sciences-sociales-2022-1-page-141.htm.

12 Jean-François Thiriart, Un Empire de quatre cents millions d’hommes, Paris, Avatar, 2008.

13 Alexandre Douguine, Evola et la Russie, Ars Magna, Nantes, 2006, pp. 5-6.

14 Alexandre Douguine, « Entretien avec Alexandre Douguine : eurasiste contre atlantistes », Le Choc du mois, n°19, Janvier 2008.

15 Pierre-André Taguieff, La Foire aux illuminés, op. cit., pp. 264-265.

16 Alexandre Douguine, Pour le front de la Tradition, Nantes, Ars Magna, 2017. Présentation sur le site Ars Magna, https://www.editions-ars-magna.com/index.php?route=product/product&product_id=147&search=douguine. Consulté le 30/03/2020..

17 Jean-Pierre Laurant, https://www.cesnur.org/2007/bord_laurant.htm.

18 Franco Giorgio Freda, La Désintégration du système, Paris, Totalité, 1980.

19 Non signé (« le traducteur »), « Avant-propos », in Alexandre Douguine, Le Prophète de l’eurasisme, Paris, Avatar Éditions, 2006, p. 17.

20 Alexandre Douguine, « Comprendre c’est vaincre », Le Prophète de l’eurasisme, op. cit., p. 77.

21 Alexandre Douguine, « Qu’est-ce que l’eurasisme ? », art. cit., pp. 153-154.

22 http://be.altermedia.info/politique/alexandre-douguine-leurasie-et-nous_4593.html.

23 Le germaniste belge Robert Steuckers, a été le théoricien de la tendance nationale-révolutionnaire de la Nouvelle Droite après le départ de Guillaume Faye. Il quitte le GRECE en 1993, suite à de violents désaccords avec Alain de Benoist, pour créer le groupuscule Nouvelles Synergies Européennes où il défend les thèses d’un nationalisme anticapitaliste paneuropéen teinté de pensée völkisch.

24 Cité in Pierre-André Taguieff, Sur la Nouvelle droite, op. cit., pp. 311-312.

25 Alain de Benoist, « L’Eurasie annoncée par Douguine », Éléments, n° 122, automne 2006, p. 12.

26 Alain de Benoist, « Alexandre Douguine, le prophète de l’eurasisme, Éléments, n° 130, hiver 2009, hiver 2009, p. 17.

27 Alexandre Douguine, « Qu’est-ce que l’eurasisme ? », Krisis, n° 32, juin 2009, pp. 103-165.

28 Alexandre Douguine, « La Russie à l’heure d’un choix crucial », Éléments, n° 131, 2009, pp. 34-37.

29 Christian Bouchet est la figure la plus connue du courant nationaliste-révolutionnaire au sein de l’extrême droite française. Militant depuis le début des années 1970, il a appartenu à toutes les organisations nationalistes-révolutionnaires depuis cette époque, en devenant un dirigeant au milieu des années 1980. Il est l’éditeur sous différentes enseignes (Ars Magna, Avatar et Éditions du Chaos) de brochures et de livres consacrés aux diverses versions du nationalisme-révolutionnaire mondial, ainsi qu’au traditionalisme évolienne et à l’ésotérisme.

30 Alexandre Douguine, L’Appel de l’Eurasie. Conversation avec Alain de Benoist, Paris, Avatar Éditions, 2013.

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