Le livre d’Isabelle Kersimon, Les Mots de la haine. Glossaire des mots de l’extrême droite, préfacé par le philosophe et politiste Jean-Yves Pranchère, n’est pas un simple glossaire, contre l’évidence de son titre et contre celle de sa présentation. Peut-être n’est-il même pas un essai ? Il s’apparente plutôt à une arme défensive indispensable pour tous, vous et moi qui subissons au quotidien une offensive sémantique et métapolitique sans précédent, venant des milieux d’extrême droite et de ceux qui ont choisi de les minimiser ou de s’y soumettre.
Le but profond de cette entreprise linguistique décryptée par l’autrice est clair : déstabiliser les structures de la démocratie et préparer insidieusement les esprits à l’acceptation d’un régime autre, autoritaire, qu’il ne faut plus craindre de nommer fascisant ou fasciste. Face à ce péril, les préfixes sémantiques « néo- » ou « post- » font encore figure de masques minimisant une entreprise qui a déjà pris corps. Le décryptage d’Isabelle Kersimon, lui, met le mécanisme à nu.
L’autrice : une vigie des radicalités
Pour comprendre la genèse de cet ouvrage documenté et sourcé, il faut se pencher sur le parcours de son autrice. Journaliste engagée et présidente de l’INRER (Institut de recherches et d’études sur les radicalités), Isabelle Kersimon mène depuis des années un travail salubre et rigoureux de vérification des faits. Ce livre est né de son expérience directe du fer et du feu des réseaux sociaux. Après avoir dénoncé dès 2005 l’explosion des réseaux antisémites en ligne, sa vigilance s’est porté sur l’islamisme, puis sur les dévoiements de la laïcité, véritables passerelles vers l’extrême droite, cette dernière observation lui a valu de subir d’intenses vagues de cyberharcèlement en meute. C’est de cette confrontation directe avec la violence numérique qu’est née une interrogation urgente et obsessionnelle : « Comment reconnaître la propagande d’extrême droite, à l’heure actuelle ? » La réponse réside dans ce livre : il fallait identifier son arsenal sémantique.
Une cartographie de l’inversion du réel
Qu’est donc ce livre, maintenant que son titre a été contextualisé ? L’éditeur a légitimement choisi une accroche claire, car l’ouvrage adopte bien la forme d’un glossaire avec des entrées étayées, son positionnement journalistique fort l’apparente également à l’essai. Mais il s’agit avant tout d’une monstration, une exposition implacable des faits et des mécaniques cachées. L’autrice y est une enquêtrice du langage, à la manière du chevalier Auguste Dupin chez Edgar Allan Poe, elle dévoile la lettre volée des fossoyeurs de la démocratie, invisible parce qu’exposée sous nos yeux.
L’autrice y déroule la généalogie, les déplacements et la toxicité des concepts de l’extrême droite qui ont envahi le débat public français de façon orchestrée. Cette contamination sémantique, active depuis plus de vingt ans, s’est dramatiquement accélérée ces dernières années avec la prolifération d’une parole tendant à l’hégémonie grâce aux audiences de médias comme CNEWS ou Valeurs actuelles, générant et alimentant des « paniques morales » artificielles et une réalité parallèle.
L’ouvrage met en lumière ce que Kersimon qualifie d’alt-réalité : une réalité alternative, « véritable manteau d’invisibilité sous lequel l’extrême droite prétend avoir disparu en tant que corpus idéologique » pour devenir « fréquentable », transformant ses militants en simples « lanceurs d’alerte », écrit-elle. Ce processus repose sur une inversion générale du réel, brillamment résumée par Jean-Yves Pranchère dans sa préface :
« [Une] inversion générale du réel qui représente les victimes de discrimination comme les véritables détenteurs de la puissance, les antiracistes comme les véritables racistes, les féministes comme exerçant une sorte de terreur sur les hommes. »
Des concepts opérants : néolaïques et haine antiféministe
L’un des grands mérites de ce livre est de structurer un sommaire qui emmène le lecteur des mutations sémantiques évidentes aux subtilités les plus perverses et sert de ligne directrice de la démonstration qui en plus du recensement dévoile des concepts particulièrement opérants et des motivations centrales.
Isabelle Kersimon expose dans ce livre le concept de « néolaïques », qu’elle a forgé la première à l’appui de ses analyses et qui sera abondamment repris (souvent sans crédit donné à son inventrice), démasquant les faux républicains qui s’avèrent être de vrais identitaires. Elle désigne ainsi ces personnalités ou collectifs apparus massivement dans le sillage des attentats de 2015, qui détournent le principe républicain de laïcité pour en faire un outil d’exclusion identitaire de la société française visant les musulmans, tout en abandonnant les combats laïques historiques pour la préservation de l’école publique.
L’ouvrage excelle également dans son analyse du masculinisme et des attaques dénigrant les luttes pour les droits des femmes. Kersimon y décortique des termes comme « féminazie » – mot-valise popularisé par la droite conservatrice américaine pour pathologiser le féminisme – ou le détournement du mot « néoféminisme ». Elle démontre comment la rhétorique d’extrême droite (portée en premier lieu par des figures comme Éric Zemmour ou Alain Soral) tente de réhabiliter la figure du « mâle alpha » dominateur face à une supposée « déconstruction sexuelle » de la société. Le livre expose la haine féroce et obsessionnelle qui se cristallise sur des figures publiques féminines comme Greta Thunberg ou Sandrine Rousseau, cibles de diatribes visant à les déshumaniser (en les qualifiant de « cyborg », d’« enveloppe vide » ou de « folles »). L’autrice elle-même ayant été régulièrement qualifiée d’« hystérique », insulte symptomatique dénigrant la prise de parole et l’expertise des femmes dans le débat démocratique.
La langue comme « poison » et la nécessité d’une défense active
Pour faire comprendre la dangerosité de cette infiltration lexicale, le livre s’ouvre sur une puissante citation de Victor Klemperer (tirée de LTI, la langue du IIIe Reich) :
« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, elles semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. »
L’enjeu de l’ouvrage d’Isabelle Kersimon est précisément de nous administrer l’antidote pour éviter que nous ne soyons, à notre insu, « ventriloqués par la haine à travers les mots que nous utilisons ».
Il faut donc lire cet ouvrage une première fois, de la première à la dernière page, pour assimiler l’ampleur et la richesse de sa thèse. Dans un second temps, on doit impérativement l’utiliser comme un dictionnaire de terrain. Il faut s’y rapporter souvent, chaque fois que l’on est confronté aux glissements sémantiques sur les plateaux de télévision, dans des articles ou des ouvrages, au détour d’un post sur X (ex-Twitter) ou Facebook, d’une vidéo YouTube, etc. Ne pas hésiter, prendre chacun notre exemplaire en main comme un bouclier, l’annoter, l’enrichir de nos propres observations quotidiennes, le faire nôtre. Accepter la proposition d’Isabelle Kersimon de nous défendre activement contre la colonisation de nos esprits et de préserver l’espace du débat démocratique.
Les Mots de la haine, paru en mai 2023, étant épuisé, une nouvelle édition, augmentée, enrichie et actualisée, va paraître prochainement aux éditions de l’INRER, sous le titre : Le Poison. Comment l’extrême a contaminé nos esprits.
Je vous en reparlerai.

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