Sous ses dehors graphiques de compte officiel ou à minima amoureux de la France, se cache une organisation niçoise conçue pour distiller les narratifs d’influence du Kremlin.
KNWLDG Media
Si vous vous intéressez à l’actualité et que vous naviguez sur Facebook, X ou Telegram, il est probable que les algorithmes aient fait apparaître dans votre fil un acteur en vue : La France sur X. Fort d’une communauté de près de 108 000 abonnés sur le réseau X et d’un relais agressif au sein de groupes Facebook d’extrême droite et souverainistes, ce canal sature l’espace numérique. Pourtant, il ne s’agit pas d’un espace de discussion citoyen, mais de la reconversion d’un outil de propagande d’État qui masque ses structures pour subvertir le débat public sans éveiller la méfiance.
C’est un scénario désormais classique : un compte surgit dans votre timeline, arborant les codes graphiques de médias d’actualité continue ou de canaux d’information indépendants. Le mimétisme est soigné, conçu pour singer la neutralité d’un compte officiel ou d’une agence de presse afin de capter la confiance immédiate de l’internaute. Cependant, cette façade est rapidement trahie par ses publications. Le canal amplifie régulièrement les interventions de figures de la complosphère et de la droite souverainiste comme Silvano Trotta, Florian Philippot, Thierry Mariani, ou encore le collectif Russophobie, dont la proximité avec les thèses du Kremlin est avérée. Pour endormir la défiance, le compte propose de s’engager autour d’innocents sondages à la physionomie binaire : La France va inonder Gaza d’aide humanitaire, selon le ministre des Affaires étrangères. Applaudissez-vous cette mesure ? A. OUI / B. NON.

Il s’agit en réalité d’une mécanique de polarisation de l’espace public, conçue pour diviser la société civile tout en maximisant l’engagement par le biais de l’indignation.
Derrière cette quête d’interactions dont la légèreté apparente prévient toute prise de distance, se cache une stratégie d’ingérence russe de grande ampleur, dont le mode opératoire fait écho aux campagnes massives documentées par l’agence étatique Viginum dans son rapport sur le réseau Portal Kombat en février 2024 ou la campagne Doppelgänger. Ces vagues de manipulation cognitive ciblent les processus électoraux européens ou cherchent à déstabiliser la présence française sur le continent africain en s’appuyant sur des réseaux de sites miroirs. L’objectif est d’agréger une communauté de citoyens autour de thématiques clivantes pour, le moment venu, y instiller les narratifs géopolitiques du Kremlin. Et pour ce qui concerne La France sur X, nous en avons les preuves techniques.
L’examen des infrastructures lève définitivement le voile sur ses origines, car l’identifiant numérique unique attribué par la plateforme, l’ID 156435199536386867, ne ment pas. Contrairement au pseudonyme ou au descripteur (le handle) qui peuvent être modifiés en deux clics, l’ID est une empreinte digitale générée à la création du compte. Elle reste immuable. Or, cet ID est strictement identique à celui de l’ancien compte @fr_russie, connu sous l’appellation explicite de La Voix de la Russie en France.

Le maquillage est récent : la description mentionnait en 2025 un «monde de paix», syntagme largement utilisé dans la rhétorique lénifiante du Kremlin, et surtout trace résiduelle de son ancien pseudonyme monde2paix, encore parfaitement traçable dans les archives des moteurs de recherche.

Cette mutation s’inscrit dans un écosystème de contournement plus vaste. Sur la chaîne Telegram associée, FranceXTelegram, apparaissent les alias r7media_off et avecrtfrance2, créés précisément pour contourner l’interdiction de diffusion des organes de propagande d’État russes Russia Today (RT) et Sputnik au sein de l’Union européenne décrétée le 27 février 2022, trois jours après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et entrée en vigueur le 2 mars suivant.

R7 Media s’est d’ailleurs ouvertement positionné, lors de son apparition sur la plateforme Blogger en juin 2023, comme «le nouveau RT», diffusant les articles textuels de Sputnik, autre organe de propagande poutinienne banni de l’espace européen. Le mimétisme est parfois grossier : R1 Media utilise un logo calqué sur la charte graphique de RT et a développé une arborescence de médias structurés en grappe (R1, R4, R7, R8). Sur Telegram, R8 Media assure la promotion directe de cette arborescence, célébrant les pics d’audience de R1 et scellant la porosité de ces canaux.


L’écosystème diffuse et soutient activement les chroniques du néo-païen et admirateur d’Alain de Benoist Erwan Castel. Cet ancien officier parachutiste français, engagé dès 2014 dans le Donbass au sein de la brigade pro-russe Piatnashka – une unité de volontaires internationaux intégrée par la suite aux forces régulières de la Fédération de Russie -, fournit la caution «terrain» indispensable au dispositif. Blessé au combat, Castel s’est reconverti en cyber-militant hyperactif. Ses comptes-rendus héroïsés de la ligne de front sont systématiquement captés et amplifiés par la grappe R-Media, offrant au public souverainiste français un récit martial validant l’effort de guerre du Kremlin.
L’offensive s’ancre dans le paysage entrepreneurial français. Dès le 1er août 2022, dans la foulée directe du rejet du recours en annulation que RT France avait déposé pour tenter de faire casser l’interdiction européenne (le 27 juillet), une structure baptisée R1 Média voit le jour sous la forme d’une SAS au capital de 5000 euros, officiellement enregistrée sous le code NAF 62.02B (maintenance informatique) et domiciliée au 455 Promenade des Anglais. Les fondateurs et associés y déclarent des domiciliations hôtelières transitoires sur la Côte d’Azur.
Les équilibres de pouvoir s’y réorganisent immédiatement. Le 25 octobre, une assemblée générale extraordinaire révoque le président initial de R1 Média, Arkady D. L’actionnaire majoritaire, Rashed I. (2000 actions), partage désormais avec la nouvelle dirigeante, Irina O. (1500 actions), une adresse résidentielle commune de prestige à Nice. Le capital est complété à hauteur de 1500 actions par Liudmyla B., dont les attaches financières s’étendent jusqu’à Valence en Espagne, tandis que d’autres actes la lient directement aux réseaux du Donbas. En parallèle, Irina O. déploie son propre maillage d’entreprises individuelles. Le 8 août 2022, elle immatricule une première structure sous le nom commercial de Krysalide, dédiée aux « activités des agences de publicité » (APE 73.11Z). Elle double ce dispositif le 1er octobre en ouvrant sa seconde entreprise individuelle sous l’enseigne Conseil Déco+, dédiée au design.
La fermeture de R1 Média est amorcée le 10 août 2023 avec la nomination d’Irina O. comme liquidatrice, avant que sa radiation définitive ne soit formellement enregistrée le 26 juillet 2024, en même temps que Conseil Déco+. D’autres structures, caractérisées par la même opacité financière et des objets sociaux tout aussi évanescents, gravitent en périphérie de ce noyau initial, témoignant d’une activité polymorphe.
L’identité de l’administrateur qui tient les manettes du compte La France sur X demeure à ce jour inconnue. Mais un autre compte extrêmement actif, s’appuyant sur des codes graphiques et des manipulations similaires, partage cette dynamique. Identifié sous le numéro unique 1562700642266714112 et créé en août 2022 (une date qui fait immanquablement penser au moment où la stratégie d’influence numérique se réorganisait après les sanctions contre RT et Sputnik), French Report est opéré en 2026 par un certain Gabriel de Varenne, intervenant connu dans la sphère des médias alternatifs et des plateformes de réinformation, cet écosystème régulièrement documenté pour sa porosité avec les narratifs du Kremlin.

De Varenne est invité à de multiples reprises dans la matinale du média Tocsin(1) par Nicolas Vidal ou aux côtés de figures comme Xavier Azalbert sur FranceSoir(2). Si ces espaces agissent comme des plaques tournantes pour la diffusion de thématiques souverainistes poussées à l’extrême, son champ d’action s’articule habilement entre politique intérieure et institutions supranationales. Au plan national, il instille le doute sur la gestion publique en s’appuyant fréquemment sur les publications de Pierre Sautarel pour dénoncer, par exemple, l’attribution des marchés du patrimoine français à des prestataires étrangers. Cette critique de la souveraineté économique se double d’une attaque frontale contre les structures de l’Union européenne, sa spécialisation consistant à traquer et dénoncer les subventions de la Commission européenne pour des projets qu’il qualifie d’idéologiques ou de wokisme. Cette double mécanique sémantique, qui instrumentalise des dossiers nationaux pour alimenter un réquisitoire systématique contre les institutions démocratiques européennes, s’aligne rigoureusement sur les narratifs et les priorités géopolitiques développés par les agences d’influence russes auprès de l’opinion publique pour servir un même agenda de décrédibilisation massive.
- Tocsin se structure comme une plaque tournante de la réinformation dont la ligne éditoriale offre une caisse de résonance systématique aux narratifs géopolitiques du Kremlin.
- Xavier Azalbert, directeur de la publication de FranceSoir, s’est imposé comme une figure centrale de la diffusion des thèses hétérodoxes en France, pilotant un média dont le traitement de l’actualité a conduit les autorités de régulation (la CPPAP) à lui contester son statut de service de presse en ligne pour ses manquements répétés à la rigueur journalistique et la diffusion de récits alternatifs.
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