L'Anneau du Nibelung - Arthur Rackham

L’idée selon laquelle le masculinisme serait une création de l’Internet nord-américain et de ses militances extrêmes est sans doute séduisante, mais elle est erronée. Le masculinisme est la réactivation brutale et atavique par l’extrême droite des ligues d’hommes européennes, le Männerbund.

Isabelle Kersimon

En appréhendant le masculinisme et la manosphère (mouvements Incel, MGTOW, influenceurs Alpha) à l’aune exclusive des architectures de la Silicon Valley, les observateurs confondent le vecteur et la substance, car la manosphère n’invente rien. La culture Web et ses infrastructures algorithmiques ont certes mondialisé et monétisé ses discours, mais le cœur conceptuel du masculinisme plonge ses racines dans une généalogie européenne oubliée dont l’épicentre est le concept du Männerbund, la ligue d’hommes.

En retraçant la trajectoire de cette structure sécessionniste, il s’agit de démontrer comment le fantasme de la meute virile s’est métamorphosé de la brousse africaine aux forums numériques, porté par des stratégies métapolitiques s’étalant sur près d’un siècle. Le masculinisme exige d’être pensé comme la réactivation brutale de structures psychologiques et politiques ancestrales, bien au-delà du phénomène massif de réaction à l’émancipation des femmes dans les sociétés contemporaines (backlash).

S’éclaire dès lors la passion symbolique des mouvances identitaires et nationalistes pour Sparte, les Vikings et l’imaginaire chevaleresque : elle tient au moins autant à leur gynophobie viscérale qu’à leurs obsessions xénophobes.

Matrice anthropologique et projection misogyne

En 1902, lorsqu’il publie Altersklassen und Männerbünde (Classes d’âge et ligues masculines), l’ethnologue allemand Heinrich Schurtz braque ses projecteurs sur les sociétés pastorales d’Afrique orientale. En s’appuyant notamment sur l’organisation des Massaï, il trouve une illustration parfaite pour théoriser ce qu’il perçoit comme une supériorité civilisationnelle masculine. Il décrit comment les jeunes garçons, arrachés à la sphère maternelle lors d’un rite initiatique, intègrent une élite de guerriers, les Morans. Vivant en autarcie dans des campements de brousse, les Morans se vouent exclusivement à la force brute (guerres, razzias). Pour Schurtz, le campement représente l’archétype de la « maison des hommes » (Männerhaus), un espace exclusivement masculin dédié à l’initiation et à l’exercice du pouvoir, prouvant à ses yeux que la grandeur sociale naît toujours en dehors du foyer familial.

À partir de ce modèle, l’ethnologue forge une dichotomie radicale qui va irriguer tout le masculinisme ultérieur. D’un côté, la femme se voit assignée à résidence dans la nature, la biologie et la domesticité. De l’autre, l’homme est érigé en unique vecteur de la culture, de la liberté et de l’État, précisément parce qu’il possède cette capacité à s’extraire de la parentalité pour s’associer à ses pairs au sein du Männerbund. En réalité, Schurtz ne fait que projeter sur ses terrains d’étude les angoisses de l’Allemagne wilhelmienne. Face à une bourgeoisie terrifiée par la supposée féminisation de la société fruit du confort urbain, du capitalisme industriel et des premières vagues d’émancipation, il offre à ses contemporains le mythe compensatoire de l’homme affranchi des contingences domestiques.

Cette grille de lecture pose les fondations sémantiques de la manosphère contemporaine. Aujourd’hui, lorsque les MGTOW (Men Going Their Own Way) prônent le séparatisme, le refus du mariage ou l’idée que l’homme doit fuir le piège de la parentalité pour préserver son génie créateur, ils ne font que réactiver, presque au mot près, la thèse de Schurtz sur l’atavisme mâle.

Les Wandervögel ou l’homosociabilité de la manopshère

Quelques années plus tard, le théoricien Hans Blüher transpose le Männerbund est-africain dans les forêts allemandes, transformant une théorie anthropologique misogyne et viriliste en un projet politique et esthétique radical. En publiant coup sur coup La Famille et le Männerbund (1917) puis les volumes du Rôle de l’érotisme dans la société masculine (1917-1919), il va fasciner et scandaliser l’Allemagne de Weimar.

Blüher observe avec passion les Wandervögel (oiseaux de passage ou oiseaux migrateurs), un mouvement de jeunesse qu’il chronique depuis 1912. Né à l’aube du XXe siècle en banlieue berlinoise, ce mouvement rassemble de jeunes garçons issus de la bourgeoisie, étouffés par le carcan de l’Allemagne wilhelmienne et rejetant le modèle de masculinité de leurs pères, des patriarches jugés rigides, militaristes et sexuellement hypocrites. Affublés de tenues de style « punk » (culottes courtes, foulards rouges et chapeaux extravagants, sur le modèle des étudiants médiévaux itinérants), les Wandervögel organisent des bivouacs rustiques, autogérés, ritualisés et strictement interdits aux femmes. Celles-ci sont réduites au rang de spectatrices admiratives lors de rares événements festifs. L’objectif de ces jeunes hommes est de recréer un monde sans mères et sans adultes, où la seule autorité reconnue est celle du Führer, ce guide charismatique choisi par ses pairs. Une ségrégation sexuelle qui préfigure, de manière troublante, les espaces d’entre-soi que l’on retrouve aujourd’hui dans certaines subcultures numériques.

La thèse de Blüher prend à revers la morale bourgeoise et la psychiatrie de son temps, qui pathologisent l’homosexualité. Pour lui, loin de constituer le pinacle de la civilisation, le mariage et la famille hétérosexuelle sont ravalés au rang de structures purement fonctionnelles, strictement inféodées à la reproduction biologique. En mobilisant l’idéal platonicien et le modèle spartiate, il affirme que le véritable moteur de la civilisation est l’Éros non reproductif ou homo-érotisme sublimé. À ses yeux, cet éros intellectuel entre pairs constitue l’unique matrice d’un lien social assez puissant pour transcender l’individu et le vouer au service suprême de l’État.

Les recherches de l’historienne allemande Claudia Bruns sur le Männerbund[1] permettent de décrypter cet aspect de la manosphère, qui affiche souvent une homophobie de façade, mais qui est structurellement habitée par le logiciel de Blüher : la seule opinion qui compte est celle des autres hommes ; la quête du statut de mâle Alpha est une recherche éperdue d’admiration au sein du groupe de pairs ; les femmes sont réduites à des objets d’échange ou des trophées pour valider un statut entre hommes, rejoignant le rôle de spectatrices qui leur était confié lors des rassemblements des Wandervögel.

Le masculinisme n’est donc pas une rébellion contre un prétendu déclin de la séduction hétérosexuelle, mais une tentative politique de réinstaurer l’autarcie affective, intellectuelle et sociale des hommes aux dépens du monde commun.

La militarisation de la meute

La Première Guerre mondiale brise le romantisme bucolique des Wandervögel. Les adolescents en culottes courtes et chapeaux extravagants sont broyés dans les tranchées. Ceux qui en reviennent ont troqué la guitare pour le fusil. Le retour à la vie civile est vécu comme une déchéance. La république naissante, le parlementarisme et l’émancipation inédite des femmes, qui ont investi le marché du travail pendant la guerre, sont ressentis comme une castration collective. Le modèle n’est plus le poète voyageur qui fuit la société bourgeoise, mais le lansquenet, le membre des Corps-francs, mercenaire brutal, dur à la douleur, dont le corps s’est transformé en machine de guerre. L’anti-modernisme initial est définitivement capturé par le nationalisme völkisch et l’antisémitisme biologique.

L’écrivain nationaliste Ernst Jünger, référence essentielle de l’extrême droite, exalte les Corps-francs – ces milices paramilitaires constituées au lendemain de la Grande Guerre par des vétérans démobilisés, ivres de ressentiment et farouchement hostiles à la jeune République de Weimar –, y voyant l’annonce d’une nouvelle race de combattants forgés dans les orages d’acier de la guerre industrielle.

Une mystique guerrière magistralement déconstruite, soixante ans plus tard, par le chercheur Klaus Theweleit dans Fantasmâlgories. En analysant la prose de ces vétérans – dont celle d’Ernst von Salomon et de Jünger lui-même –, Theweleit met à nu la structure psychique de ce sujet masculin militarisé : un homme souvent issu des Wandervögel, dont le Moi s’est pétrifié en « armure » pour résister à la terreur de sa propre dissolution. Dans cet imaginaire fasciste, les femmes et les masses révolutionnaires ne sont jamais appréhendées comme des altérités politiques, mais comme un flux menaçant, un « marécage » ou une « boue » organique – cette même menace chaotique que les nazis se proposent de noyer dans le sang. Cette hantise viscérale de tout ce qui est liquide, mouvant ou horizontal, cette terreur de l’irruption des humeurs, des marges et des flux incontrôlables, forme le soubassement fantasmatique que le nazisme raccordera directement à la figure du Juif, érigé en agent corrosif suprême infiltrant les structures saines de la nation pour faire fondre l’armure de la civilisation de l’intérieur. Dès lors, le Männerbund n’est plus seulement une ascèse ou un refuge archaïque. Il devient une puissante machinerie orthopédique de fabrication du soldat, blindée contre toute forme d’empathie, de vulnérabilité ou de contamination par le principe féminin.

Les Corps-francs feront office de laboratoire et de creuset humain pour les futures sections d’assaut nazies (SA) d’Ernst Röhm : ils leur transmettront des méthodes de guérilla urbaine et leur livreront une matrice idéologique et comportementale complète, où la violence homosociale est érigée en projet politique. En décapitant cette organisation durant la Nuit des Longs Couteaux en 1934, Hitler élimine une faction jugée politiquement instable et sexuellement transgressive pour réinstaller la famille traditionnelle comme cellule de base de l’État.

En éliminant le Männerbund « sauvage » et homosocial des SA, le IIIe Reich n’abandonne pas l’idée de ligue d’hommes. Au contraire, il la confie à Heinrich Himmler qui a créé la SS (Schutzstaffel, « escadron de protection »). Elle sera un Männerbund d’un genre nouveau, que les historiens, dont Claudia Bruns, qualifient de Sippengemeinschaft (communauté de clan/de lignage). La SS est conçue comme une aristocratie du sang et un nouvel ordre chevaleresque. Himmler instaure des rituels d’initiation stricts qui scellent l’appartenance à la meute. Le cœur névralgique de ce mysticisme guerrier est le sanctuaire de Wewelsburg. Comme le rappelle l’historien Stéphane François, Himmler a fait restaurer ce château westphalien pour le transformer en véritable « maison mère » de la SS, le structurant à la fois comme une école de cadres et un centre de recherche idéologique calqué sur les ordres de chevalerie du Moyen Âge. C’est au sein de cette institution que la horde s’est muée en élite raciale, vouée à une allégeance absolue au Führer et totalement soustraite à la morale commune.

En Italie, Benito Mussolini s’appuie sur une autre déclinaison du Männerbund : les Arditi, troupes de choc de la Première Guerre mondiale. Avec le squadrisme et les Chemises noires, le fascisme transpose la brutalité des tranchées dans l’espace civil pour écraser les mouvements ouvriers et disloquer la démocratie libérale. Dès lors, le patriarcat traditionnel s’efface au profit d’un véritable fratriarcat d’État. L’espace public est intégralement confisqué par une meute militarisée. La citoyenneté ne s’y exerce plus par le débat ou par l’urne, mais par la parade virile, l’esthétique martiale et l’expédition punitive. L’Italie entière se mue ainsi en une gigantesque « maison des hommes ».

Cette confiscation de l’espace public par une fraternité guerrière illustre implacablement la thèse de la politologue Carole Pateman. Dans Le Contrat sexuel (1988), elle démontre que la modernité politique ne signe pas la fin du patriarcat, mais sa mutation en « fratriarcat ». Le pouvoir n’appartient plus au père tout-puissant de l’Ancien Régime, mais à un pacte fraternel noué entre les hommes, une alliance politique dont les femmes sont structurellement exclues.

La meute odinique contre la cité de Týr

Pour comprendre la profondeur de ce séisme mental, il faut remonter bien au-delà de l’histoire moderne, jusqu’à la préhistoire même des populations de langue indo-européenne (du IVe au IIIe millénaire avant notre ère). La linguistique et la mythologie comparées ont mis au jour l’existence d’une institution primitive : le kóryos.

Le kóryos désigne la confrérie originelle de jeunes guerriers célibataires, structurée comme une classe d’âge transitoire. Pour devenir des hommes accomplis et intégrer la communauté des sédentaires, les adolescents subissaient un rite de passage impliquant une rupture radicale. Ils étaient arrachés à leur famille, bannis de la cité et envoyés vivre plusieurs années dans la nature sauvage. Sans patrimoine, vivant exclusivement de rapines, de vols et de razzias rituelles aux dépens des agriculteurs, ils s’identifiaient mystiquement aux loups et aux chiens. Ils se peignaient parfois le corps en noir, portaient des peaux de bêtes et s’affranchissaient collectivement des lois morales ordinaires. Le kóryos préhistorique constitue la première formulation de l’extraction de la parentalité et du séparatisme de genre. C’est une zone de ségrégation sexuelle et sociale absolue où la meute sauvage s’autogouverne loin du foyer.

En 1938, en traquant les survivances de cette institution archaïque, l’iranologue suédois Stig Wikander arrache définitivement le concept à l’ethnologie pour le transplanter au cœur de l’aire indo-européenne. Textes sacrés à l’appui, il prouve l’existence, dans l’Inde et l’Iran anciens, de confréries de jeunes guerriers extatiques vivant en marge du monde sédentaire : les Vrâtyas de l’Inde védique et les confréries d’« hommes-loups » (Mairya) de l’Iran antique, descendants directs des kóryos. Sur ce socle archaïque, le philologue Georges Dumézil formalise en 1940 la force guerrière comme le deuxième pilier de sa théorie de la trifonctionnalité. Il met en lumière la dichotomie fondatrice entre le souverain légaliste (Týr ou Mitra, le dieu garant des lois et du contrat social) et le souverain terrible (Odin ou Varuna, le dieu borgne, violent, maître de la transe et du clan). Une généalogie que l’anthropologue Priscilla Kris Kershaw prolongera magistralement en 2000 dans The One-Eyed God: Odin and the (Indo-)Germanic Männerbünde, en démontrant comment cette figure d’Odin – divinité des parias, des extatiques et des guerriers-fauves qui initie ces jeunes hommes à la fureur sacrée et à la mort symbolique au monde social – structure précisément l’ensemble de ces confréries guerrières et comment celles-ci constituent la matrice même de la mythologie indo-européenne.

C’est précisément cette matrice mythologique qui irrigue aujourd’hui la manosphère et l’ultradroite. En érigeant la figure du « loup solitaire » ou du guerrier souverain en modèle absolu, le masculinisme s’inscrit dans un sillage purement odinique : celui d’un rejet viscéral des lois de la cité. Refusant de déléguer sa sécurité, sa subsistance et sa morale à l’État démocratique – qui relève, par essence, du domaine de Týr –, le militant s’extrait volontairement de la société civile pour vivre en marge, n’obéissant qu’à la discipline de fer de sa propre meute.

Cette sécession n’est pas que théorique, elle s’inscrit dans la chair. Au sein des Active Clubs (ces réseaux suprémacistes structurés autour des sports de frappe) et autres terrains de combat prisés par la militance d’extrême droite, la violence physique n’est jamais conçue comme un simple exutoire. Elle vise à provoquer le furor, la fureur sacrée qui rend le guerrier insensible à la douleur et le détache de sa condition humaine. C’est la réactivation littérale du mythe du Berserker (le guerrier en chemise d’ours) ou de l’Ulfhednar (le guerrier en peau de loup) de la mythologie nordique. Consacré à Odin, il s’abandonne à une fureur prédatrice qui transcende la condition humaine, le rendant totalement indifférent aux morsures du fer et du feu.

Cette figure constitue l’archétype ultime pour la manosphère contemporaine, et particulièrement pour sa frange liée au culturisme identitaire et au survivalisme. Elle cristallise le fantasme du guerrier qui s’arrache au carcan civilisateur, domestique et « efféminé » de la société moderne pour libérer sa fureur originelle. Aujourd’hui, ce mythe fait vendre des compléments alimentaires (les fameux pre-workouts pour « devenir un monstre à la salle ») et des t-shirts de MMA, mais il propage surtout un idéal politique de brutalité décomplexée. Dès lors, le mot d’ordre Become a wolf, not a sheep (« Deviens un loup, pas un mouton ») ou l’obsession de l’esthétique du loup n’ont rien d’une invention de la culture pop numérique : ce sont les résidus dégradés, la vulgarisation algorithmique de ces antiques confréries de marginaux qui vivaient en autarcie dans la forêt, se nourrissant de razzias rituelles aux dépens des sédentaires.

Le blanchiment sémantique et la sécession païenne

Bien avant l’apparition des algorithmes de la Silicon Valley, les théoriciens de la Nouvelle Droite ont méthodiquement pillé les travaux de Dumézil, de Wikander et l’héritage de la Révolution conservatrice allemande. Ils ont ainsi forgé la stratégie métapolitique qui irrigue aujourd’hui directement l’ultradroite européenne et ses ramifications masculinistes.

Au lendemain de 1945, l’effondrement du IIIe Reich rend la terminologie raciale biologique et la mystique aryenne définitivement radioactives. Pour survivre, l’extrême droite européenne doit procéder à un blanchiment sémantique. La figure fantasmée du Viking offre le subterfuge idéal : elle permet d’exalter, sous couvert d’esthétique païenne, le modèle d’une élite nordique, conquérante, dure au mal et farouchement imperméable au métissage.

Dès mars 1949, Jean Mabire s’impose comme le pionnier de cette stratégie de substitution en France en fondant la revue Viking. Pendant qu’il poétise le drakkar pour un lectorat nostalgique, l’ancien Waffen-SS Jacques de Mahieu, exilé en Argentine, tente d’offrir au mythe une caution pseudo-scientifique. Dans Drakkars sur l’Amazone (1977), il affirme que l’Empire inca et les civilisations précolombiennes n’ont pu s’élever que grâce à l’arrivée secrète de contingents de guerriers vikings. Cette falsification historique sert un dessein précis : ancrer l’idée que le génie civilisationnel demeure le monopole du Männerbund nordique.

Dans ce sillage, le GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), fondé en 1968, s’organise lui-même comme un Männerbund. Ce club de pensée presque intégralement masculin, fonctionnant sur le modèle de la confrérie d’initiés, n’a d’autre objectif que de forger une élite intellectuelle – une meute pensante – coupée de la masse bourgeoise. La horde sauvage protohistorique y devient le calque idéalisé du groupuscule militant : une avant-garde cimentée par des rites païens, destinée à s’arracher aux lois de la République pour mener une guerre civilisationnelle et restaurer un ordre fratriarcal, sublimé par la métaphysique d’une nature inentamée.

C’est dans cette optique qu’Alain de Benoist, figure tutélaire du mouvement, manifeste une fascination constante pour l’œuvre de Georges Dumézil, dont il détourne les thèses à outrance. Il instrumentalise la thèse de la trifonctionnalité du philologue pour réhabiliter la figure du Guerrier (la deuxième fonction) en l’opposant radicalement au règne du Marchand et de l’Économie (la troisième fonction, assimilée à la mondialisation libérale, au matérialisme et, en creux, à la féminisation de la société occidentale).

Männerbund, paganisme et fureur sacrée : le stade ultime de la sécession

Le masculinisme contemporain – des Incels aux MGTOW en passant par les fraternités d’extrême droite et les camps de « reconquête virile » – n’a rien d’une génération spontanée du Web. Il réactive, trait pour trait, l’architecture du Männerbund. Exactement comme sous la République de Weimar, où la meute se vivait comme l’ultime rempart contre la décadence, la manosphère prétend sauver l’Occident d’une dévirilisation orchestrée par le féminisme et la modernité.

Aujourd’hui, les espaces numériques, des forums cryptés aux serveurs Discord, fonctionnent comme les nouvelles « maisons des hommes » de l’anthropologie tribale. L’accès y est strictement fermé aux femmes, perçues à la fois comme une souillure et une force corruptrice. Pour intégrer cette confrérie, l’individu doit vivre un basculement idéologique radical, équivalent au rite de passage des sociétés archaïques : c’est la métaphore de la redpill (pilule rouge). En avalant cette vérité révélée, l’initié s’arrache à la société civile et au monde commun pour rejoindre l’élite éveillée.

Une fois la meute reconstituée, le furor guerrier d’autrefois n’a plus qu’à changer d’armes. Si la manosphère ne produisait que des vagues de cyberharcèlement ciblant les féministes et les minorités, on pourrait naïvement croire qu’elle n’est qu’une pathologie circonscrite au Web. Or, le passage à l’acte terroriste (Elliot Rodger à Isla Vista en 2014, Alek Minassian à Toronto en 2018, Jake Davison à Plymouth en 2021) démontre que ces hommes incarnent littéralement la figure archaïque du guerrier-fauve. En s’arrogeant le droit de tuer dans l’espace public pour venger la meute, ils appliquent stricto sensu la logique de l’expédition punitive des Chemises noires ou des Arditi. La violence – qu’elle prenne la forme du raid numérique ou de la tuerie de masse – n’y est jamais appréhendée comme un crime. Elle est vécue comme une ascèse, un sacrifice rituel et une catharsis purificatrice qui consacre l’appartenance au groupe.

Cette résurgence obsessionnelle des ligues d’hommes et de la mystique du kóryos, loin de relever du simple folklore païen ou d’une nostalgie inoffensive, s’inscrit dans cette stratégie métapolitique de longue haleine que l’historien Nicolas Lebourg a magistralement mise au jour : l’exploitation méthodique des imaginaires identitaires pour subvertir le politique par le mythe.

Et c’est ici que l’analyse du politologue Francis Dupuis-Déri prend toute sa dimension. Comme il l’a brillamment démontré, le discours sur la prétendue « crise de la masculinité » n’est qu’un mythe transhistorique, un épouvantail agité stratégiquement chaque fois que les femmes conquièrent de nouveaux droits. En se posant en victimes d’une société « féminisée », les masculinistes justifient un repli homosocial qu’ils présentent comme purement thérapeutique ou défensif. Or, l’argument de la crise n’est qu’un paravent rhétorique. Cette sécession n’a rien d’un refuge : c’est la reconstitution méthodique et assumée d’une machine de guerre archaïque. Le masculinisme n’est pas l’expression d’une souffrance, c’est un projet politique de reconquête offensive et d’exclusion.


[1] Voir : Claudia Bruns, Politik des Eros: Der Männerbund in Wissenschaft, Politik und Jugendkultur (1880–1934) (2008). En identifiant Le Rôle de l’érotisme dans la société masculine de Hans Blüher comme l’argumentaire matriciel de la sécession de genre, l’historienne démontre que le masculinisme moderne n’a rien inventé de ses ressorts psychologiques profonds : il vit dans la tension permanente entre une homophobie déclarée et une fascination homosociale absolue.

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