L'Odyssée de Nolan

Avec L’Odyssée, Christopher Nolan ne livre pas seulement ce qui est sans doute le meilleur péplum de ce premier quart de siècle – le seul à pouvoir soutenir la comparaison avec le souffle épique et la tragédie intime du Gladiator de Ridley Scott –, il orchestre une fresque résolument apocalyptique, hantée par le spectre de l’effondrement global.

William Blanc et Isabelle Kersimon

Pour qui sait lire entre les images, l’inspiration matricielle du film ne se trouve pas uniquement chez Homère, mais dans les thèses de l’historien Eric H. Cline et son ouvrage séminal 1177 avant J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée (traduit aux éditions La Découverte).

1177 avant JC

Nolan s’empare de cette radiographie de la fin de l’âge du bronze, utilisant de manière massive les caméras IMAX pour filmer l’écroulement de ce monde ancien avec une ampleur visuelle inédite. Les cataclysmes climatiques qui frappent les flottes et consument les récoltes chez Nolan ne relèvent plus du caprice des dieux de l’Olympe, mais de la métaphore de notre Anthropocène. Immergé dans une esthétique crépusculaire saisissante, où la lumière semble mourir sur chaque royaume traversé, le spectateur assiste à la dérive d’une humanité en route vers l’effondrement.

Le traitement de la guerre de Troie par le cinéaste britannique opère un déplacement politique majeur. À travers les figures d’Agamemnon et de Ménélas, Nolan dresse un réquisitoire implacable contre l’hubris des élites militaires. Il filme des chefs de guerre vieillissants, englués dans des conflits sans fin, incapables de concevoir la paix. Au cœur de ce désastre, le choix de confier le rôle d’Ulysse à Matt Damon et celui de Télémaque à Tom Holland renforce magistralement la fracture générationnelle et politique qui sous-tend le récit : d’un côté, les anciens rois de la guerre, architectes d’un chaos qu’ils ont eux-mêmes déclenché ; de l’autre, une jeunesse sacrifiée, contrainte de survivre parmi les ruines du monde que ses pères ont brûlé. Les parallèles avec les crises géopolitiques contemporaines – qu’il s’agisse de l’enlisement russe, des projections impériales américaines ou des embrasements du Moyen-Orient entre Israël et l’Iran – saturent l’écran.

Cette charge politique s’affine encore lors du retour à Ithaque. La mise en scène des prétendants qui squattent le palais d’Ulysse devient une allégorie de la lâcheté opportuniste. Nolan filme ces oligarques comme ceux qui profitent du chaos mondial en refusant de verser leur sang, thésaurisant les richesses et captant le pouvoir en l’absence des soldats. La figure du prétendant en chef, cynique, déserteur et démagogue, offre un parallèle saisissant avec le populisme isolationniste d’un Donald Trump, dont l’esquive historique de la guerre du Vietnam résonne ici dans chaque ligne de dialogue de ces usurpateurs en toge.

Certains puristes reprocheront à Nolan ses libertés massives avec le texte homérique, le détournant de son merveilleux mythologique au profit d’un réalisme géopolitique sombre. C’est oublier que la puissance et la plasticité d’un grand texte se mesurent précisément à sa capacité à être réinventé pour dire le présent. Pour réussir cette transplantation, le réalisateur puise aux sources d’une longue tradition cinématographique de la science-fiction et du grand spectacle. Ainsi, la séquence monumentale du cheval de Troie abandonné sur une plage dévastée ne doit rien à l’iconographie classique : par son cadrage et sa monumentalité brisée, elle cite explicitement la statue de la Liberté effondrée de La Planète des singes de Schaffner. C’est l’artefact d’une civilisation qui a déjà perdu.

La planète des singes

Plus surprenant, mais d’une cohérence plastique absolue, le film s’irrigue des codes formels du western. L’influence du genre est patente, notamment dans la gestion du temps, le regard vers un Ouest plein de promesses et de rédemption, et surtout lors du dénouement à Ithaque où le retour d’Ulysse emprunte sa grammaire visuelle aux figures du justicier solitaire, du lonesome cowboy revenant nettoyer sa ville de la corruption. La tension monte, les regards se croisent, l’arc s’apprête à être bandé… mais la promesse du secret interdit d’en dévoiler la résolution graphique.

Ce monument de tension esthétique trouve son unité organique dans la musique tellurique et brute de Ludwig Göransson. Le compositeur abandonne les partitions traditionnelles du péplum pour une symphonie sismique, mêlant des sonorités d’instruments antiques saturés à des vibrations électroniques lourdes. La musique de Göransson ne se contente pas d’accompagner l’errance d’Ulysse : elle est le bruit de fond de l’effondrement, le ressac d’un monde ancien qui bascule dans le néant. En revisitant le mythe, Nolan signe une œuvre totale, sombre et indispensable, qui nous rappelle que l’Antiquité est aussi un miroir de notre avenir.

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