Albert Memmi et œuvres

Par Alexandre Journo*

Il faut rendre hommage à Albert Memmi. Il le faut, bien que la tâche semble paradoxale: Memmi est un écrivain sans héritage. C’est sans doute à mettre à son crédit: il n’a pas pensé son œuvre pour être un maître ni pour faire école, il l’a pensée pour essayer de nommer au mieux sa propre condition.

Pourquoi n’a-t-il pas laissé d’héritage? Premièrement, cette œuvre pouvait sembler contradictoire, et lors de sa mort ou lors de la publication de son Journal par Guy Dugas quelques mois après, on n’a pas très bien su comment le célébrer. Nicolas Weill se demandait dans Le Monde: «Qui est Albert Memmi? Un théoricien progressiste, déconstructeur précoce des illusions coloniales? Un écrivain judéo-maghrébin, exilé à Paris, ayant anticipé la vogue de l’autofiction? Un philosophe de la condition juive?» (il est tout cela à la fois). Il poursuivait en disant que l’hommage ne pouvait être que sélectif: la gauche, et les décoloniaux en particulier, l’avaient oublié. Ou bien parce qu’il était sioniste et que cela leur semblait un outrage et une dissonance, ou bien parce qu’il ne proposait que des émancipations peu sûres d’elles.

Au contraire d’un Fanon des Damnés de la terre, Memmi désabusait immédiatement ses engagements: il «n’a eu de cesse de mettre des bémols aux enthousiasmes nés des émancipations qu’il a par ailleurs soutenues», disait Guy Dugas. Cela valait et pour son engagement et pour la décolonisation et pour son sionisme. Les Juifs, eux, étaient assez insensibles à l’engagement de Memmi pour un nationalisme (tunisien) qui les a exclus de fait (et Memmi en avait conscience, il ne combattait pas pour lui-même quand il œuvrait à l’indépendance de la Tunisie, écrivait-il dans Portrait du colonisé ou dans Le Pharaon). Quant à ses écrits sionistes – par exemple dans Juifs et Arabes –, ils étaient intransigeants avec Israël, puisque c’est toujours envers lui-même et les collectivités qui le représentent que Memmi est le plus sévère. Enfin, pour les Français qui ne seraient ni juifs ni issus de l’immigration des anciennes colonies, son œuvre mettait sans cesse en accusation le milieu majoritaire, le «colon de bonne volonté».

Au fond, son œuvre était d’une trop grande cohérence. La libération du colonisé et la libération du Juif procèdent du même diagnostic, mais ça n’a pas été perçu comme tel. Il a ainsi livré une œuvre inconfortable, dans laquelle personne n’arrive à se retrouver simplement.

Deuxièmement, l’absence d’héritage de Memmi est le miroir de l’oubli de la présence juive en Afrique du Nord et dans le monde arabe. L’Institut du monde arabe, fin 2021, de même que le Musée de l’histoire de l’immigration au printemps 2022, ont essayé de corriger cette carence, mais enfin, la norme était jusque-là de passer sous silence la présence juive dans le monde arabe. Il n’y a presque plus de Juifs en Tunisie, le Tunis et la Djerba juifs ont été déplacés à Paris ou en Israël.

Enfin, et troisièmement, cette absence de transmission, d’héritage de Memmi, a quelque chose de tragique. Il n’y a pas de «memmiens» comme il peut y avoir des lévinassiens. Quand Memmi est célébré par ses lecteurs, c’est davantage comme un grand frère que comme un fondateur, un grand frère qui met des mots durs, intransigeants, lucides, sur le malaise ou sur la difficulté d’être juif.

Et c’est tragique dans le cas de Memmi parce qu’il est précisément le philosophe de la condition juive, de l’impossible transmission. Il est celui qui ne prend pas la judéité comme une donnée («il faut choisir librement d’être juif», écrit-il dans son Journal). Celui qui décortique minutieusement ce qu’il faut accepter et ce qu’il faut refuser quand on s’accepte comme juif.

Et d’une certaine façon, cette impossible transmission qu’il a constatée, il se l’est appliquée à lui-même, sans chercher à la combattre, et il s’est comporté comme un dernier des Juifs. Paradoxalement, il a acté qu’il était impossible de transmettre le judaïsme comme une donnée, et en même temps il a consacré la moitié de son œuvre à cette question. D’où cette dissonance tragique dans son œuvre, et l’oubli qu’il a suscité chez les Juifs. (Comment, en effet, célébrer ou tirer un enseignement d’une œuvre à la fois obsédée par la condition juive et qui se soustrait à la transmission de la judéité?)

Toutes ces carences, au fond, découlent de son extrême et intransigeante lucidité. Une lucidité extraordinaire sur la solitude des Juifs, des Juifs au pluriel, du Juif au singulier.

Memmi fait des constats intemporels sur le rapport des Juifs aux nations dans lesquelles ils vivent, et il a analysé avec une certaine prescience les raisons du décrochage actuel entre la gauche et les Juifs.

Il a introduit une notion opérante qu’est l’hétérophobie. L’hétérophobie, c’est le rejet de l’autre, mais c’est un rejet double: c’est à la fois le rejet de l’autre parce qu’il est différent, et l’incapacité à voir la différence chez l’autre, pour in fine nier sa différence, pour l’assigner au même. C’est par le truchement de cette hétérophobie que Memmi diagnostique si finement le malaise des Juifs à gauche: de son temps, c’était le seul camp qui acceptait les Juifs bien qu’ils soient juifs, mais à condition qu’ils ne cherchent pas une émancipation propre comme juifs. C’est aussi par l’intermédiaire de ce concept que Memmi a pu proposer une définition minutieuse du racisme: «Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression», écrit-il dans L’Homme dominé et dans Le Racisme. Dans cette définition, pas de faux-semblants ni de bienveillance myope envers un autre à qui l’on refuserait sa qualité d’autre, ni de valorisation au mieux imaginaire au pire délétère des différences, mais une humble reconnaissance de l’altérité. Plus encore, il y exprime le lien ténu entre la valorisation des différences et la légitimation de l’agression de l’autre, sans toutefois mettre un signe d’égalité entre les deux, sans faire confusément de la stratégie du retournement du stigmate chez les minorités un racisme à l’envers. (Et en refusant pour lui-même d’afficher une quelconque fierté à être différent.)

Memmi est aussi l’explorateur vertigineux des déchirements identitaires qu’impliquent la condition juive et le fait de vivre au milieu des autres. Il analyse de manière passionnante ces déchirements entre particulier et universel en dehors même de la question de l’antisémitisme, déjà très largement documentée par les penseurs juifs. Et quand il parle d’antisémitisme, Memmi va un cran plus loin que la plupart des penseurs juifs. Les bibliothèques juives regorgent de livres sur l’antisémitisme, de livres qui détaillent les griefs qui nous sont faits par les antisémites, ce qu’ils ont de contradictoire, d’incohérent, de pathologique, mais au fond ils parlent davantage de l’antisémite que du Juif, ou bien du Juif comme objet d’oppression. Memmi, lui, a la vertu de recentrer sur ce que l’antisémitisme fait au Juif, comment il nous transforme, comment nous y réagissons dans nos schémas mentaux, nos relations aux autres, à la politique, notre rapport à la transmission, à la religion.

Memmi écrit aussi sur la solitude du Juif au singulier. Il passe des Juifs parmi les Nations au Juif «sorti du ghetto», réellement au milieu des autres, le passage d’une condition collective à une judéité intérieure.

D’une certaine façon, il a écrit cela à contretemps: quand il écrivit Agar, la judéité – le fait d’être juif – était une donnée évidente dans la communauté juive de Tunis, et le mariage mixte était une curiosité sociologique dans le monde séfarade. S’agissant du mariage mixte, il a ainsi donné les clés d’analyse pour un phénomène qui concernera les générations qui lui succéderont, qui vivront en France, dans un pays où le mariage mixte peut exister. Il écrit avec une grande lucidité sur les difficultés de ce mariage, et en particulier, note avec une rare acuité que le mariage mixte n’est pas un conflit entre des différences culturelles irréconciliables. Au contraire, la difficulté du mariage mixte réside dans la perception asymétrique des différences: le partenaire non-juif estime son partenaire juif comme son semblable, et tombe des nues quand son partenaire juif, lui, tient leur union pour mixte et donc le tient pour différent.

En cela, il a fait une œuvre tutélaire pour les générations de jeunes Juifs qui lui ont succédé, pour la mienne, mais encore une fois comme un grand frère plus que comme un fondateur.

Enfin, Memmi a démontré combien il était difficile de définir le Juif, combien chacune des définitions du Juif ou du judaïsme était carencée. Il le fait dans le Portrait d’un Juif, puis dans La Libération du Juif. Nous ne sommes pas tout à fait un peuple, encore moins une ethnie, nos origines sont floues. Nous ne sommes pas vraiment une religion, ou bien il n’y aurait pas de Juifs athées, de Juifs qui se disent juifs en dehors d’une référence religieuse. Il n’y a pas de littérature ou de culture juives, démontre-t-il, mais seulement des œuvres de Juifs, etc.: «Qu’accepte-t-on, au juste, quand on s’accepte comme juif?», répète-t-il dans La Libération du Juif. Et Memmi n’accepte aucune mystification, aucune apologétique; il est d’une dureté proverbiale envers toute définition mythique ou rassurante de la judéité.

Mais malgré ces mises en garde, il y a tout de même quelque chose d’irréductible: le Juif existe, et il existe de façon autonome. Non seulement ce n’est pas l’antisémite qui fait le Juif, on est juif de façon autonome, mais ça n’est pas parce que l’on peine à nous définir, que l’on fait valoir un droit à la complexité, ce n’est pas parce que l’on picore ce que l’on veut conserver de juif pour notre identité ou ce que l’on veut transmettre de juif, que l’on doit être défini par l’autre comme non authentiquement juif ni que l’on n’existe pas comme juif. Trop souvent, les difficultés à définir le Juif ont servi à justifier que les Juifs étaient une invention, que nous n’existions pas. Memmi répond à cela: et alors! Malgré ces carences, les Juifs choisissent tout de même de se dire juifs et cela suffit à justifier notre existence.


* Le présent texte est une version très légèrement remaniée de la communication faite au mahJ le 12 décembre 2021. Pour son centenaire, en décembre 2020, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme (mahJ) avait prévu de célébrer Memmi en réunissant autour de lui un panel de jeunes lecteurs de son œuvre. Memmi a disparu à quelques mois de ses cent ans, le 22 mai 2020, et cet anniversaire s’est transformé en hommage. Il a par la suite été reporté d’un an, au 12 décembre 2021, du fait des restrictions COVID fin 2020.
Une captation vidéo de cet hommage est accessible ici, avec les interventions de Sonia Fellous, Joseph Hirsch, la mienne, ainsi qu’un panel constitué de Mourad Esselmi, Margaux Fitoussi, Mhamed Sayadi et Moché Uzan.

Un grand merci à Joseph Hirsch et Noémie Issan-Benchimol qui m’ont aidé à mettre au clair mes idées avant de les rédiger.
Merci à Isabelle Kersimon pour ses relecture et corrections.


Albert Memmi par Claude Truong Ngoc, décembre 1982.
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