Désinformation Trump

Par Stephanie Lamy*

Stephanie Lamy analyse l’opération destinée à soutenir Donald J. Trump contre les résultats des urnes. Elle conceptualise la notion de questing et interroge la responsabilité de Twitter et Périscope dans la coordination des mobilisations se traduisant par un important rassemblement à Washington.

Au lendemain de l’Election Day1, ce jour où près de 150 millions d’Américains élisaient non seulement leur Président, mais aussi leurs parlementaires fédéraux et élus locaux, quelques fidèles de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, Donald Trump, se rassemblaient devant les capitoles d’État et centres de dépouillement des votes. Tous bruyants, certains étant armés, ils tentaient manifestement d’interrompre son bon déroulement.

Mais c’est bien Donald J. Trump lui-même qui, en affirmant de longue date que les résultats des élections seraient truqués, alors que les sondages des douze derniers mois donnaient gagnant le Président élu Joe Biden, avait tenté de saper par avance la légitimité de cette victoire annoncée.  Depuis le début de la pandémie de Covid-19 en janvier 2020, ses équipes n’ont en effet pas cessé d’introduire de nombreux recours en justice pour réduire les modalités de vote déjà restreintes depuis 2010, ce qui aurait nié le droit de vote aux populations les plus marginalisées, fragilisant sciemment le système démocratique américain pourtant érigé en modèle du genre. 

Il a répété ces assertions pendant des mois sur son compte Twitter personnel, certifié, qui lui sert indifféremment de canal de communication institutionnelle, de lancement de consignes à destination de ses troupes et de défouloir non maîtrisé2. Ces affirmations sans fondement mais médiatisées ont chaque fois semé un peu plus le doute auprès de sa base sur la capacité des comtés démocrates à mener à bien une élection en temps de pandémie. 

Le mot d’ordre utilisé, “vote LEGAL”, suggérait de manière très simple que certains votes seraient illégaux ou criminels. Il est à noter que ce vocabulaire implique une alt-réalité, dans la mesure où un vote ne peut pas être illégal ou criminel, mais seulement frauduleux, valide ou non-valide.

Les GAFA s’y sont préparés

Depuis plus de trois mois, en prévision de ce qui allait générer une période trouble dans la sphère informationnelle et conscients que les opérations sémantiques ne se cantonnent pas à une seule plateforme mais les traverse toutes, les géants numériques Google, Facebook et Twitter notamment ont coopéré pour scénariser les risques et trouver des solutions aux diverses menaces potentielles – y compris la situation dans laquelle le pays s’est retrouvé jusqu’au 7 novembre, c’est-à-dire celle où aucun gagnant de la présidentielle n’était rapidement déclaré après le soir des élections, le 3.
Selon Politico, parmi les dizaines de scénarios envisagés par les GAFA pour la nuit électorale en particulier, la technique du hack and leak (piratage et fuite) – comme nous l’avions déjà noté lors des Macron Leaks de la campagne présidentielle française en 2017.

Un hack and leak, c’est lorsqu’un acteur dérobe une certaine quantité de données – soit des mails, soit une base de données d’un site internet –, puis que celles-ci sont diffusées en vrac sur les médias sociaux et forums internet. Le PizzaGate3, cette théorie du complot née du piratage des emails du démocrate John Podesta puis de leur diffusion, a été la raison pour laquelle, in fine, un homme armé s’est introduit dans une pizzéria pour vérifier si celle-ci hébergeait un réseau de trafic d’enfants. Elle a été largement relayée par un influenceur de l’extrême-droite, Mike Cernovich, que l’on va retrouver dans cette affaire.

A. Alexander, J. Posobiec et M. Cernovich
(source : le magazine en ligne de Ali Alexandre)

Outre la partie hack, c’est la diffusion de fausses données qui peut susciter un engagement massif. Dans le cadre d’une opération malveillante, certains comptes clés vont diriger et coordonner les “recherches”, ce qui a pour effet d’attribuer des missions – ou “quêtes” – aux membres de leur communauté qui se sentent alors investis d’un rôle/d’une fonction essentiels : “prouver” la véracité d’une thèse – complotiste. C’est par exemple le cas pour les “drops” Q4

La diffusion de données est suivie d’une recherche frénétique d’une explication systémique du moindre fait divers par et dans une communauté complotiste existante et cooptée, où les quêtes mènent souvent vers des conclusions et “révélations” préalablement calculées. Ainsi la thèse Q est-elle remontée dans les plus hautes sphères du parti conservateur des Républicains avec des personnages tels que le général Flynn (premier conseiller à la Sécurité nationale de l’administration Trump) prêtant allégeance et animant une communauté de #DigitalSoldiers (soldats numériques).

Il y a un lien entre la pandémie et la logique protestante d’aller “chercher l’information soi-même” pour contribuer (devoir citoyen) à l’essor spirituel de la communauté. Confinés, les évangéliques, par exemple, ont été cooptés par QAnon.
En quelque sorte élevés au rang d’élus par une autorité tutélaire, ils deviennent des soldats dévoués à leur figure hérodique (le roi Hérode) qu’est Donald Trump – tyran mais bâtisseur de la foi.

Questing et fact-checking

J’appellerai cette technique “questing” (attribution et investissement dans une mission) qui permet, entre autres, de charger des membres d’une communauté de recueillir des informations dans un tas de données pour mener ensuite des actions variées. 

Dans le cas du cyberharcèlement, le questing se manifeste comme suit : une cible est désignée par un compte “tête de proue” d’une communauté réunie par des affinités électives ou autour de projets communs. Un leader désigne la cible par un simple tweet qui peut en afficher un propos ou une intervention média, la mentionner, la nommer, et/ou la relier à un hashtag créé pour l’occasion. Sa communauté va tâcher de trouver des données ayant pour fonction d’apporter des “preuves” de la légitimité de l’incrimination dans le fil twitter (ou autres médias sociaux) de la cible, en vue de la museler selon deux modalités possibles :
– soit en organisant des signalements de masse d’un contenu, exploitant ainsi les failles des algorithmes de modération de Twitter, qui ne savent pas distinguer entre contenus litigieux et contenus décontextualisés;
– soit en déformant des informations pour se livrer à de la diffamation et de la calomnie (la jeune chanteuse Mennel, par exemple, qualifiée d’islamiste, harcelée et dénoncée, a dû quitter l’émission The Voice et a aussi quitté les réseaux sociaux qu’elle avait à l’époque des faits).
Les deux techniques peuvent être employées simultanément.

Pour les réseaux complotistes, le questing permet aussi de produire de multiples thèses à une cadence soutenue – chaque fois qu’un membre de la communauté découvre une “piste” permettant de “prouver” un complot, cette piste est hashtaguée5, ce qui permet son amplification.
En vérifiant et en démentant le complot, les médias informent, d’un côté, des lecteurs intéressés par ces théories et peuvent permettre à des utilisateurs éprouvant d’authentiques doutes d’appuyer leur réflexion sur des éléments factuels, mais, d’un autre côté, paradoxalement, ils lui donnent de la visibilité. 
Or, le temps que le fact-check soit effectué, une autre “piste” de “recherche” est amplifiée, et ainsi de suite. L’engagement se multiplie et s’auto-alimente en  entraînant toujours plus de participants. Et c’est surtout au niveau de ce type d’amplification que les plateformes des médias sociaux cherchent à endiguer la viralité d’une thèse complotiste. 

Le fact-checking est nécessaire, mais s’il contribue à l’amplification en créant ou en promouvant une polémique, le risque est réel de renforcer la suspicion envers les médias – défiance à l’origine même des thèses complotistes. Selon le paradoxe du chat de Schrödinger6, lorsque deux vérités antinomiques circulent en simultané dans la sphère informationnelle, dans le cas des complots, celle qui sera considérée vraie est émise par une voix d’autorité. Or, dans la logique conspirationniste, les médias ne sont plus une voix d’autorité. Aussi, dans ce laps de temps entre l’énonciation d’un fait ou d’un alter-fait (le chat de Schrödinger est-il mort ou vivant ?) et la découverte de la réalité (connue en ouvrant la boîte dans laquelle il se trouve), le fact-checking est-il délicat. Car, pour les conspirationnistes, si leur voix d’autorité les a persuadés que le chat est mort, même s’il miaule à l’ouverture de la boîte, ils en font le deuil.
Lors d’une opération de questing, le fact-checking peut se révéler contre-productif et s’assimiler au jeu de la taupe7 (“whack-the-mole”). 

Amplification et identification

Ainsi, pendant la campagne présidentielle qui nous intéresse ici, Twitter affirme avoir ralenti l’amplification de la désinformation (partages d’informations par retweets) en apposant des messages de prévention sur la véracité d’une information8 ou encore en instaurant une étape intermédiaire avant le partage d’une information identifiée comme fausse8. Ainsi, depuis le 27 octobre, 300 000 tweets, soit 0,02% de tous les tweets portant sur l’élection, ont été étiquetés comme mésinformation, mais concernant l’amplification, seuls 456 tweets ont été empêchés de partage (RT) ou d’engagement (réponse, like). Par ailleurs, cette solution du tout-technologique n’a pas su distinguer entre vraies-fausses informations et tweets dénonçant les infox.

Les moyens d’identification des campagnes de désinformation reposent largement sur l’analyse d’une masse de données (par exemple Social Network Analysis9) et très peu de regard est porté sur qui lance, comment s’articulent et où se coordonnent ces opérations sémantiques. Seule compte l’amplification, c’est-à-dire les conséquences, pas l’attribution, ni la responsabilité individuelle des meneurs. Ainsi très peu d’attention est portée aux acteurs individuels et aux signaux faibles indétectables par la technologie. 

Par exemple, lors des Macron Leaks, les analyses de chercheurs avaient identifié un certain Jack Posobiec comme instigateur de la diffusion des données, simplement parce que c’était le premier à créer le hashtag permettant de mesurer l’ampleur de la diffusion. Il n’était pourtant que l’un des animateurs de la partie questing. En réalité, il a été possible d’attribuer la primo-diffusion en observant les flux des contenus individuels, et c’est ainsi qu’il est apparu que William Craddick avait diffusé, sans pour autant avoir créé un mot clé. La presse a dû rectifier, mais le mal était fait : grâce à ce succès médiatique des Macron Leaks, Posobiec, jusqu’alors petit reporter pour le titre conservateur Rebel Media, fut promu correspondant à la Maison-Blanche. Et si les États-Unis ont lancé des poursuites à l’encontre des hackeurs russes à l’origine du vol de données de la campagne du Président Emmanuel Macron, aucun des acteurs qui ont été en possession de ces données et/ou à l’origine de leur diffusion – alors qu’ils ont été clairement identifiés – n’est poursuivi en justice, bien que de tels actes représentent un crime aux États-Unis.

Cette négligence a aussi pu être observée lors des campagnes de désinformation post-électorales récentes, menées par des agitateurs pourtant connus.  Mais les agitateurs ne sont pas les seuls à être connus : la manière dont ces réseaux se coordonnent et articulent les campagnes à travers différentes plateformes et en dehors d’internet le sont aussi. Tout se passe comme si la dématérialisation des échanges faisait oublier que le but d’une campagne de désinformation est d’avoir des résultats dans la vraie vie

Pire, la complicité entre ces acteurs de la désinformation et la direction de Twitter a déjà été soulignée. Lorsque le conspirationniste détenteur du site InfoWars Alex Jones10 s’est fait expulser de la plateforme, le PDG de Twitter, Jack Dorsey, aurait consulté des influenceurs de l’extrême droite pour le conseiller sur les politiques de modération à mener. Dans ce cadre, il a reçu un membre de l’équipe à l’origine du succès du Tea Party, Ali Akbar (aussi connu sous le nom de Ali Alexander), utilisateur pionnier de Twitter – son compte a été créé en juin 2007 –, membre, à ce moment, de l’ultra chrétien Council for National Policy (CNP), l’organisation occulte derrière le mouvement conservateur des quarante dernières années. Le Council of National Policy est une organisation composée de donateurs, agitateurs et organisations telles que la National Rifle Association (NRA11) ou encore de think tanks comme le Media Research Center12. Leur mode opératoire, selon la journaliste d’investigation Anne Nelson, consiste à avancer leur agendas antiféministe/homophobe, climato-sceptique/pro-pétrole, antivaxx, etc., en noyautant le système judiciaire, y compris la Cour suprême (Amy Coney Barrett13), pour avancer leurs poulains politiques.

Bien que Alex Jones fut suspendu de Twitter, cette rencontre a fait couler beaucoup d’encre puisque Ali Akbar (Ali Alexander) venait tout juste d’être critiqué pour sa série de tweets antisémites et qu’il avait été suspendu de Twitter plus tôt dans l’année 2019 pour avoir directement menacé de mort la parlementaire Alexandria Ocasio-Cortez. La suspension de son compte n’a duré qu’une journée. 

Cet agitateur professionnel, ultra chrétien et multicondamné pour fraude bancaire est bien le même qui a relancé et qui coordonne aujourd’hui, au niveau national, une autre opération de questing entièrement numérique venant renforcer la théorie du complot à l’origine de StopTheSteal: le #MaidenGate, qui prétend que des femmes mariées ont pu voter deux fois en utilisant leur nom de jeune fille. Alexander coordonne aussi les manifestations pro-Trump de ce samedi 14 novembre 2020, identifiées sur Twitter grâce aux mots clés #MillionMagaMarch #StopTheSteal #MagaMarch #StopTheStealCaravan qui ne sont pas des mobilisations organiques, mais une opération d’astroturfing14.

StopTheSteal : un vieux truc, à échelle nationale

C’est donc dans ce climat de suspicion et de défiance envers les médias que s’est déroulé le dépouillement des votes. Le 4 novembre, alors que la chaîne Fox News, pourtant jusqu’alors loyale envers Donald Trump, a confirmé, de manière prématurée, la victoire de Joe Biden en Arizona, des manifestations d’apparence spontanée devant le centre de comptage du comté de Maricopa (Arizona) ont failli dégénérer: la chaîne conservatrice Fox News a été accusée d’être “vendue” à l’aile modérée du parti Républicain; des manifestants ont tenté de s’introduire dans le bâtiment, en scandant “count all votes” (“comptez tous les votes”). Ailleurs, dans le Michigan, des manifestants des mêmes mouvances éructaient, quant à eux, “stop the vote” – quelle confusion dans leurs revendications ! –; puis, quelques heures plus tard, tous se sont alignés sous le slogan StopTheSteal.  

De nombreux médias (américains et étrangers) ont attribué ce phénomène de rejet du résultat de l’élection présidentielle à une indignation sincère de la part de simples électeurs de D. Trump, déçus par les résultats des urnes. Mais à regarder de plus près, c’est bien l’aile ultra conservatrice des Républicains, principalement le CNP, qui a ressorti une opération déjà connue, StopTheSteal, opération de désinformation dont le but est de canaliser l’indignation que provoque la perception d’un grief, afin d’intimider les votants et les bénévoles électoraux pour inonder le système judiciaire avec des milliers de recours frivoles destinés à retarder la confirmation des résultats. 

Il s’agit là d’une forme de DDoS (Distributed Denial of Service) du processus démocratique – opération par laquelle, dans le monde numérique, un site web, qui est une base de données (ici, les millions de votes) est inondé de requêtes simultanées (ici, les interruptions des manifestants, les recours en justice fantaisistes ou destinés à réduire l’accès au droit de vote) dans le but d’entraver son bon fonctionnement (ici, celui du cadre juridique du processus électoral). 
Ce type d’opération de sape avait été annoncé parmi les menaces anticipées par diverses organisations, dont l’Election Integrity Partnership, une coalition d’universitaires et autres acteurs de la société civile. Ils avaient souligné les appels répétés, sur Twitter et ailleurs, du Président Trump et ses relais, à mobiliser une “armée” d’observateurs du scrutin afin de recueillir des “preuves” pour étayer leurs allégations (infondées à ce jour) de fraude électorale. Twitter semble ne pas avoir agi contre le phénomène, malgré les projections et analyses de risque qui avaient été faites.

En effet,  StopTheSteal n’est pas nouveau. En 2016, une opération du même nom avait été montée par Roger Stone, lui-même à l’origine du Council for National Policy avec Paul Manafort, Lee Atwater, et Charlie Black. Roger Stone, ex-membre du Comité pour la réélection de Nixon, a inspiré la création du Tea Party avec l’argent des frères Koch, et aurait, selon tous les experts,  fabriqué le politicien Trump.

StopTheSteal avait pour but de faire élire Trump à la primaire des Républicains, et de contester les votes démocrates dans les zones urbaines et multi-ethniques. Stone a commencé à promouvoir ce mouvement, d’abord sous les auspices de la défense de l’investiture républicaine de Trump à la primaire, puis en prévision d’un mouvement de contestation d’une éventuelle victoire d’Hillary Clinton, qui n’a pas eu lieu. 
Puisque le processus démocratique américain prévoit déjà des observateurs bipartisans, en réalité cette armée d’observateurs indépendants – qui ne bénéficient d’aucune formation ni encadrement – constituait une action collective d’intimidation et de harcèlement des acteurs du processus démocratique (volontaires, fonctionnaires et votants).
Cette armée d’observateurs “indépendants” investis d’une mission, en “quête” de réponses déjà modélisées et pilotées par des influenceurs conservateurs pour obtenir comme résultat des recours en justice, est une armée de questing
Par la suite, les recours en justice ont été fondés sur des cas anecdotiques ou carrément fabriqués sur le thème “ils ont volé l’élection”, dans le but de renverser les résultats. 
Certains de ces fanatiques de Trump ont été accusés d’avoir proféré des menaces de mort envers des grands électeurs pendant la présidentielle de 2016. R. Stone a, quant à lui, été reconnu coupable de sept chefs d’entrave à la justice et d’autres crimes dans le cadre des poursuites relatives à l’interférence russe dans la présidentielle de 2016, et condamné à 40 mois de prison fédérale avant que sa peine ne soit commuée par  D. Trump en personne, en juillet dernier. 

La méthode StopTheSteal a ensuite été employée dans le sillage des élections de mi-mandat, en 2018, pour soutenir le candidat républicain à Miami. Une poignée de commentateurs conservateurs influents se sont de nouveau rassemblés pour affirmer que les démocrates essayaient de voler” les élections, notamment en Floride, dans le comté de Boward.

Ali Alexander et Roger Stone (source : Twitter)

Comme le relate le Miami NewTimes à l’époque, la campagne rassemble un contributeur infowar (guerre de l’information) engagé avec les Proud Boys de Floride, des théoriciens de la conspiration et des propagandistes d’extrême droite. Parmi les leaders, on retrouve notamment Jack Posobiec (Macron Leaks) – imputant la responsabilité de l’organisation à Roger Stone, qui a démenti tout en étant connu pour faire peu de cas de la vérité – et Ali Alexander.

StopTheSteal 2020 : Twitter et Périscope, anatomie de l’opération

StopTheSteal version 2020 est une opération qui a été entièrement créée et pilotée depuis les comptes Twitter et Périscope par Ali Alexander – au vu et au su de tout le monde. Au-delà des manifestations d’apparence spontanée qui ont eu lieu depuis le 4 novembre dans de nombreux capitoles d’État dont ceux des États clés d’Arizona, du Michigan, de Géorgie et de Pennsylvanie, cette campagne d’astroturfing  aboutira à une manifestation d’importance ce samedi 14 novembre, à Washington DC, rassemblant selon les observateurs :
– des mouvements de l’alt-right et de l’extrême droite tels que les milices Oath Keepers et Proud Boys – un groupe haineux mené par Enrique Tarrio, qui a déclaré que l’ordre transmis par Trump de rester en retrait et de se tenir prêt a été annulé,
– Alex Jones et son #StopTheStealCaravan (un cortège de voitures de loyalistes qui a sillonné les États), 
– Truckers For Trump, 
– Bikers For Trump,
– etc. 

Toute cette opération de taille a été entièrement lancée et coordonnée via Twitter et Périscope. Périscope, créé en 2013 par Kayvon Beykpour, est acquis par Twitter en 2015. Il permet de diffuser une vidéo en live, pendant que la communauté peut chatter en parallèle, ce qui permet un échange.

Le lancement

Le 4 novembre, alors que l’Arizona basculait en faveur de Joe Biden, Ali Alexander se lamentait sur Twitter, déplorant que le parti Républicain n’ait pas assez soutenu son opération StopTheSteal en Floride en 2018. Il affirmait alors, sur Twitter et Périscope, ne pas vouloir faire un remake de cette opération.

Peu de temps après, il semble avoir revu sa position: toujours sur Twitter, il affirme en effet qu’il coordonnera un StopTheSteal, mais uniquement sous certaines conditions, dont la participation d’acteurs clés du Council for National Policy, ressources humaines et ressorts politiques indispensables à la réussite de l’opération.
En premier, l’un des membres de l’exécutif du CNP, Thomas Fitton, également président de Judicial Watch, une organisation dont la mission affichée est d’observer l’intégrité du processus électoral, mais qui cible avant tout des politiques démocrates et républicains perçus comme modérés par l’aile d’ultra droite. Celui-ci prendra la tête des “opérations juridiques”. Il interpelle aussi, avec ce premier tweet, des influenceurs et acteurs.trices permettant de mobiliser des “corps” (“bodies”): Scott Presler, activiste de la campagne “WalkAway” ayant censément mobilisé le vote “diversité” pour Trump, mais qui est en réalité une campagne d’astroturfing où des faux ex-démocrates prétendent rejoindre le camp de Trump (qui animera la Pennsylvanie pour StopTheSteal); Amy Kremer qui, avec Ali Alexander, a milité pour le Tea Party à sa création et mène aujourd’hui avec sa soeur le réseau Women for Trump First; Daniel Bostic, un activiste conservateur; et Ed Martin, lui aussi membre du Council for National Policy et président des Eagles. Immédiatement, toujours sur Twitter, l’ensemble des personnes citées ci-dessus (sauf Thomas Fitton) répondent présent (Fitton retwittera plus tard des tweets avec le mot dièse #StopTheSteal). 

Dans la foulée, Mike Cernovich annonce sur Twitter se rendre en Arizona, l’un des comtés contestés, pour rejoindre le Républicain Paul Gosar, lié à l’extrême droite, dans l’animation de la manifestation d’apparence spontanée. Il annonce sa venue par un tweet, puis, quelques heures plus tard, sur Périscope, où plus de 100 personnes ont inondé le centre de tabulation du comté de Maricopa où les volontaires traitaient les bulletins de vote par correspondance. Les manifestants, dont plusieurs possédaient des armes à feu, se sont livrés à une vive confrontation avec des journalistes sur place, incitant la Sécurité à les escorter hors du bâtiment. 

Alex Jones (InfoWars) rejoint M. Cernovich en Arizona le lendemain, tandis que l’associé de Jones, Owen Schroyer, retrouve Ali Alexander à la manifestation d’Atlanta. Jones et Schroyer organiseront le #StopTheStealCaravan.

La coordination nationale

Moins d’une heure après que Ali Alexander a annoncé sur Twitter le lancement de StopTheSteal 2020, d’autres influenceurs le rejoignent, et Ali Alexander leur attribue des zones de responsabilité.

On y retrouve, en plus des premiers nommés, le journaliste Jack Posobiec (Macron Leaks). Des personnages clés pouvant mobiliser des personnes dans le monde réel le rejoignent, dont certains sont aussi membres du CNP,  comme par exemple le fondateur de Turning Point USA Charlie Kirk, qui avec Ryan Fournier a fondé Students for Trump, mais aussi Dustin Stockton, qui avec Jennifer Lawrence entretient des liens étroits avec Steve Bannon, ou encore C. J. Pearson, enfant prodige des ultra conservateurs.

Le lendemain, l’équipe s’étoffe rapidement avec la venue du fondateur de WalkAway Brandon Straka et de la chanteuse conservatrice adepte de Q Joy Villa qui avait participé, avec Kirk, Fournier et Ali Alexander, à la Social Media Conference organisée par Trump en juillet 2019.

L’opération n’aurait cependant pas pu se monter sans la mise en œuvre de fonctions supports. C’est pourquoi, très rapidement, Ali Alexander recrute des informaticiens en postant une annonce sur le média social pour l’aider à mettre en place un site web. Le site stopthesteal.us voit le jour (à noter : le site stopthesteal.org, monté par Roger Stone en 2016, redirige maintenant vers le site web de R. Stone : Stone Cold Truth). 

Ali Alexander, qui coordonne ses représentants depuis ses streams Périscope, les enjoint tous à vérifier les actualités qui s’y trouvent toutes les trois heures. Dans ces périscopes frénétiques, il ordonne aux membres de sa communauté d’inclure le lien vers ce site dans leur nom de compte Twitter. Il évoque aussi la récolte de dons pour pouvoir mener à bien l’opération. 

Réalisée aussi sur Twitter, l’amplification a pris très rapidement, puisque des figures proches de D. Trump ont repris le hashtag #StopTheSteal : ses fils et filles hormis Ivanka, le général Flynn, Sebastian Gorka (son conseiller stratégique adjoint à la Maison-Blanche), Newt Gringrich (parlementaire controversé). En tout et pour tout, ce sont 31 comptes clés qui sont au cœur de la coordination et de l’amplification de l’opération sur Twitter.

Quid des autres plateformes ?

Pour monter une telle opération, il est essentiel de multiplier les plateformes et les médias sociaux utilisés selon la fonction désirée, ce qui rend la prévention, l’analyse et la mise en place de contre-feux assez complexe.

Si Facebook a joué un rôle indéniable dans une certaine amplification de l’opération StopTheSteal, reconnaissons-lui tout de même d’avoir eu une réaction rapide dès la création sur sa plateforme de pages qui en faisaient la promotion. 
Une page Facebook créée le 4 novembre par Amy Kremer, militante conservatrice de longue date aux racines du Tea Party et fondatrice du groupe “Trump Women for America First”, a en effet rassemblé plus de 350 000 membres en un peu plus de 24 heures, grâce à ses réseaux déjà bien établis. Les autres administrateurs du groupe incluent Dustin Stockton et Jennifer Lawrence.
Le 5 novembre, le porte-parole de Facebook, Andy Stone, annonce dans un communiqué la suppression de la page #StoptheSteal en raison du fait qu’elle était “organisée autour de la délégitimation du processus électoral”, et que le média social avait constaté “des appels inquiétants à la violence de la part de certains membres du groupe”.  Les organisateurs se sont donc rabattus sur Twitter pour continuer à mobiliser du monde.

Dans l’un de ses périscopes, Ali Alexander donne le numéro de téléphone pour effectuer un don, mais est instantanément interrompu par un collègue qui lui annonce que GoFundMe aurait gelé ce numéro. À ce jour, il n’est pas clair si ce numéro correspondait au compte d’une des organisations cooptées par StopTheSteal. 

Le comité de pilotage invite les membres de ses divers réseaux à s’enregistrer pour l’événement du 14 novembre via la plateforme EventBrite. Elle héberge une demi-douzaine d’événements qui sont en fait le même. Seule la page de l’organisation Women for Trump (les sœurs Kremer) est fermée, et un mail est envoyé aux participants déjà enregistrés pour les prévenir que l’événement est annulé. La raison donnée n’est pas la désinformation contenue dans la description de l’événement, mais semble plutôt se rapporter à une violation des CGU de la plateforme. En effet, Women For Trump est la seule organisation affiliée avec StopTheSteal ayant demandé une participation financière de 3$ pour un événement annoncé public.  

Un vrai danger pour les démocraties

Hier 13 novembre 2020, le vice-Président des États-Unis Michael R. Pence, s’est adressé aux membres du Council for National Policy, dont il est très proche. Le CNP, dont nous avons vu qu’il est connu pour ses tactiques occultes menées par des personnages tels que Roger Stone afin d’asseoir son influence au sein du parti Républicain, semble avoir gagné en assurance. Durant cette conférence, ont en effet été discutés les thèmes de cette élection, des batailles juridiques en cours et espérées, ainsi que de “l’après” selon la vision de ce groupe nationaliste et intégriste religieux.

On comprend bien là comment une opération menée sur les médias sociaux par des forces politiques très organisées peut déboucher sur une crise telle que les États-Unis n’en avaient jamais connue. 

L’objectif de StopTheSteal a toujours été clair : bombarder la Justice de requêtes fantaisistes pour saper la légitimité du processus démocratique. Son mode opératoire est connu depuis des années, et il a été scénarisé par la coalition des GAFA en prévision des risques informationnels. 

De surcroît, les acteurs sont tout autant connus. Leurs actions malveillantes auraient pu être perturbées dès les premières mises en place de leur organisation, et du messaging aurait pu être fait pour contrer cette opération de délégitimation des résultats de l’élection, en soulignant le caractère délétère de cette opération.

En juin 2019, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), publiait pour le think tank Atlantic Council une analyse chirurgicale des Macron Leaks. Dans ce rapport, il indiquait que, pour endiguer le phénomène dans le processus électoral, il est essentiel de pouvoir identifier une tentative de déstabilisation du processus démocratique dès les premiers instants de sa création, puis de diriger le contre-discours non sur les diverses thèses conspirationnistes et leurs conséquences (manifestations, création de nouveaux complots), mais de focaliser sur les acteurs et de faire dévier le débat sur le qui et le comment. Pour ce faire, il préconisait de donner écho à ces analystes dans les médias. Dans ce rapport, j’étais nommée en tant que l’une de ces expert.e.s.

Sauf que cela ne fut pas le cas, bien au contraire, malgré le fait que les responsables des médias sociaux en question aient été dûment informés. 

S’il est évident que le maintien de la pluralité des opinions est capital pour préserver le débat démocratique, Twitter, très attaché à la liberté d’expression, semble malheureusement confondre opinion et désinformation. Cette fausse équivalence permet à des organisations comme le Council for National Policy et d’autres d’avancer leurs agendas. 

Il est tristement paradoxal que les médias sociaux, dont la force de frappe réside dans la défense de la libre expression démocratique, soient utilisés sans restrictions ni contre-feux pour soutenir des visées autocratiques.

* Stephanie Lamy est une analyste des guerres de l’information, et tout particulièrement des opérations sémantiques. Diplômée d’un Master 2 Recherche en Gouvernance des Relations Internationales de Sciences Po Toulouse, elle a cofondé l’association Danaides.org dont le projet P2PR2P a été sélectionné pour être présenté au Forum de la Paix 2019. De 2012 à 2015, Stephanie fut secrétaire générale d’Internet Sans Frontières. En 2014, elle été membre du groupe de travail de la chaire de cyberdéfense de l’école militaire de Saint-Cyr. Elle est intervenue à l’OTAN pour former la Public Policy Division en matière d’utilisation des médias sociaux en temps de crise.

Mes plus sincères remerciements à Isabelle Kersimon pour sa relecture attentive et bienveillante, sa pertinence analytique et ses qualités rédactionnelles.


1. Le jour de l’élection présidentielle 2020 était le 3 novembre 2020.
2. Le compte personnel de Donald J. Trump mêle toutes sortes de communications présidentielles. Selon les conditions générales d’utilisation (CGU) de Twitter, ce compte n’aurait jamais dû rester en ligne aussi longtemps.
3. L’affaire du PizzaGate a été le signe avant-coureur de l’émergence de la mouvance Q (QAnon).
4. Les « drops » sont les messages sybillins que poste le dénommé Q et qu’interprètent les adeptes de Q (appelés péjorativement Qanon) pour leur trouver un sens caché.
5. Un hashtag est un mot ou un groupe de mots clés précédés du signe « dièse » # sur les médias sociaux. Ce procédé permet de trouver tous les messages relatifs au # recherché.
6. Erwin Schrödinger, l’un des piliers de la physique quantique, a imaginé une expérience de pensée à base de boîte et de chat mort-vivant.
7. Le jeu de la taupe consiste à taper sur des objets qui sortent aléatoirement, pendant ce temps, des trous prévus à cet effet dans un panneau de contrôle. Le but est de « vaincre » tous les objets sortants en un temps limité.
8. Le 10 octobre 2020, Twitter a indiqué qu’il proposerait aux utilisateurs se verront proposer des liens vers des informations crédibles avant de pouvoir relayer des contenus ayant été jugés trompeurs, en précisant qu’il ajouterait davantage d’avertissements et de restrictions pour les messages publiés par des personnalités politiques américaines, dont la véracité n’est pas avérée. Depuis, les utilisateurs de la plateforme doivent valider un message d’avertissement pour accéder aux tweets douteux. Plusieurs fonctionnalités, comme la mention « like », seront inaccessibles pour ces messages. (source : Reuters).
9. L’analyse des réseaux sociaux (SNA) est le processus d’investigation des structures sociales à travers l’utilisation des réseaux et de la théorie des graphes. Il caractérise les structures en réseau en termes de nœuds (acteurs individuels, personnes ou choses au sein du réseau) et toutes les natures de relations ou interactions qui les relient. (source : Wikipedia en anglais)
10. D’extrême droite, Alex Jones est un théoricien du complot, qui produit et anime une émission de radio portant son nom. Il est, depuis les attentats du 11-Septembre-2001, la figure mondiale la plus connue du conspirationnisme.
11. Créée en 1871, la NRA est la très puissante organisation américaine qui défend le port et l’usage des armes à feu aux États-Unis.
12. Fondé en 1987, le Media Research Center est un « chien de garde » d’extrême droite. Dans son rapport annuel de 2006, le fondateur du groupe a écrit que le MRC « continuait de fournir régulièrement des munitions intellectuelles aux militants conservateurs, les armant pour combattre la presse de gauche. » (source : SourceWatch)
13. Conservatrice, Amy Coney Barrett est la nouvelle juge assesseur de la Cour suprême des États-Unis, nommée à ce poste stratégique par Donald J. Trump en septembre 2020.
14. L’astroturfing est une tactique de propagande dont l’objectif est de donner l’impression d’un rassemblement spontanée. L’intentionnalité malveillante est caractérisé d’une part par un grief fabriqué, et, d’autre part, par le fait de dissimuler l’origine du « mouvement citoyen » factice. 

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