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Le masculinisme et l’extrême droite sont étroitement liés, non seulement par une histoire longue, mais par l’idéologie qui les rassemble. Stéphane François le démontre brillamment[1].

Stéphane François

Les relations entre les différentes familles de l’extrême droite et le masculinisme s’inscrivent dans une histoire ancienne. Dans ces milieux, le masculinisme se confond souvent avec le virilisme : il ne désigne pas seulement la défense abstraite des hommes, mais aussi la valorisation d’une masculinité conçue comme forte, combattante et hiérarchique. Dès la fin du XIXe siècle, au moment où l’extrême droite se structure comme catégorie politique, ce discours se construit largement contre l’émancipation des femmes. Il prend donc la forme d’un antiféminisme précoce. Toutefois, ce refus de l’égalité entre les sexes ne se limite pas à l’extrême droite : on le retrouve aussi dans d’autres traditions politiques et intellectuelles, de certains courants anarchistes – comme chez Proudhon – jusqu’aux conservatismes, notamment catholiques.

Le masculinisme ne peut être compris indépendamment de l’histoire des féminismes. Il s’élabore comme une réaction, presque comme une image inversée des conquêtes féministes. À chaque avancée en faveur des droits des femmes répond une tentative de réaffirmer l’ordre masculin, la hiérarchie des sexes ou le rôle supposé naturel des hommes et des femmes. C’est pourquoi l’histoire du masculinisme accompagne, conteste et déforme celle des différents moments du féminisme.

La première vague féministe, de la fin du XIXe siècle au premier tiers du XXe siècle, porte principalement sur les droits civiques, en particulier le droit de vote. Cette dynamique est brutalement ralentie par la montée des autoritarismes dans les années 1930. Les régimes fascistes et autoritaires mettent alors en place des politiques natalistes, liées notamment aux pertes humaines de la Grande Guerre et à la crainte de la dénatalité. L’Italie fasciste, le Troisième Reich ou encore l’État français exaltent la maternité et assignent les femmes à une fonction nationale de reproduction et de transmission.

La deuxième vague féministe s’ouvre dans les années 1960-1970, dans le contexte de la contre-culture. L’année 1970 est souvent présentée comme une forme d’«année zéro» de la libération des femmes. Les revendications se déplacent alors vers les libertés sexuelles et reproductives : libre disposition du corps, maîtrise de la fécondité, contraception, interruption volontaire de grossesse et contestation de la domination masculine. Ces transformations inquiètent durablement certains milieux d’extrême droite, en particulier les catholiques traditionalistes en Europe et les fondamentalistes évangéliques aux États-Unis, qui continuent de voir dans la contraception et l’IVG une menace pour l’ordre social et national.

La troisième vague, dans les années 1990, cherche à renouveler les discours féministes. Elle ajoute de nouvelles revendications aux combats anciens et modifie les formes d’engagement. La possibilité de lutter aux côtés des hommes se développe, tandis que la non-mixité, centrale pour une partie de la deuxième vague, devient moins évidente dans certains cadres militants.

Enfin, une quatrième vague apparaît au début des années 2010 avec l’essor de l’activisme numérique. Les réseaux sociaux deviennent des outils centraux de mobilisation. Le mouvement #MeToo, popularisé en octobre 2017 après un message d’Alyssa Milano sur Twitter-X, illustre ce basculement : des milliers de femmes utilisent alors le Web pour raconter des expériences d’agressions ou de violences. Internet permet la circulation rapide des témoignages, la mise en réseau de personnes éloignées et la constitution de mobilisations transnationales. Ces usages militants du numérique seront également largement récupérés ou imités par les mouvances d’extrême droite.

Définir le masculinisme d’extrême droite

Le masculinisme d’extrême droite peut être défini comme un ensemble de réactions hostiles aux progrès sociaux réalisés en faveur de l’émancipation des femmes. Il se nourrit de la progression des féminismes contemporains, des mouvements comme #MeToo ou #BalanceTonPorc, mais aussi de la conviction que les sociétés occidentales seraient en voie de féminisation. Dans cette perspective, l’égalité entre les sexes, la reconnaissance des minorités sexuelles et la visibilité des personnes LGBT sont interprétées comme les symptômes d’une décadence plus générale (voir Isabelle Kersimon, Les Mots de la haine).

Ce discours prend donc souvent une dimension homophobe, anti-LGBT, conspirationniste et parfois antisémite. La reconnaissance des droits des minorités sexuelles est présentée comme une menace contre une civilisation décrite, selon les cas, comme européenne, blanche ou chrétienne. Le rejet du «wokisme» fonctionne ici comme un mot d’ordre fédérateur : il résume, pour ces militants, l’ensemble des transformations culturelles qu’ils associent au déclin moral et politique de l’Occident (voir Alain Policar, De woke au wokisme : anatomie d’un anathème).

La dénonciation de la décadence constitue une constante de l’extrême droite. Depuis l’apparition de ce courant politique, ses militants cherchent dans les mutations sociales, culturelles ou morales les signes d’un affaiblissement national ou civilisationnel. Le masculinisme s’inscrit pleinement dans cette logique : il désigne le féminisme, l’égalitarisme et la remise en cause des rôles sexués comme des causes de la perte de puissance collective.

Dévirilisation, décadence et obsession du remplacement

La thèse de la « dévirilisation » occupe une place centrale dans ces discours. Selon les tendances de l’extrême droite, elle serait provoquée par l’esprit bourgeois, jugé trop pacifié et peu guerrier, par l’héritage de Mai-68, par l’homophilie ou par la diffusion de valeurs égalitaires. Les courants les plus inspirés par Nietzsche y voient l’avènement des « derniers hommes », incapables de grandeur, de sacrifice ou de dépassement. Julien Rochedy, par exemple, reprend cette lecture dans Nietzsche l’actuel, puis dans Surhommes et sous-hommes.

Cette prétendue dévirilisation devient encore plus inquiétante, dans l’imaginaire d’extrême droite, lorsqu’elle est articulée à l’immigration. Les immigrés issus des espaces arabo-musulmans sont alors décrits comme n’étant pas touchés par l’affaiblissement viril supposé des Occidentaux. Cette représentation nourrit la théorie du « grand remplacement », selon laquelle une population européenne affaiblie serait progressivement substituée par des populations perçues comme plus nombreuses, plus conquérantes et plus viriles.

Guillaume Faye a joué un rôle important dans la diffusion de ces thèmes, notamment avec La colonisation de l’Europe et, sous le pseudonyme de Guillaume Corvus, La convergence des catastrophes. Ses analyses ont été reprises par une grande partie de l’extrême droite, avec un mélange de rejet et de fascination : les immigrés sont dénoncés comme menace, mais aussi parfois décrits comme les derniers détenteurs d’une virilité que les Européens auraient perdue. Alain Soral a également mis en scène cette opposition dès la fin des années 1990, en reliant drague, critique de la féminisation sociale et dénonciation de la perte de puissance masculine.

Le virilisme comme réarmement idéologique

Dans ce cadre, le masculinisme devient une doctrine de réarmement idéologique. Il offre un langage commun aux différentes familles de l’extrême droite, malgré leurs conflits internes. Toutes peuvent s’y reconnaître : catholiques traditionalistes, identitaires, nationalistes révolutionnaires, néo-droitiers ou réactionnaires plus classiques. Éric Zemmour s’inscrit dans cette tradition avec Le Premier sexe, publié en 2006, qui participe à la remise en scène politique de la virilité masculine.

L’antiwokisme permet de réunir des sensibilités diverses autour d’un même diagnostic : la défense des minorités, la cancel culture, les féminismes et les revendications LGBT seraient les signes d’une décadence du monde blanc. Même si la critique du wokisme n’appartient pas exclusivement à l’extrême droite, celle-ci l’intègre à son discours identitaire. Il ne s’agit plus seulement de critiquer une évolution culturelle, mais de prétendre défendre une civilisation contre un ethnocide lent provoqué par la dévirilisation et l’émancipation féminine.

Le virilisme se manifeste alors par la valorisation de signes corporels et comportementaux : corps musclé, goût du sport, pratique des sports de combat ou des sports extrêmes, barbe, mise en scène de la force physique et du courage. Ces marqueurs sont récents pour certains d’entre eux, comme la barbe, longtemps associée dans l’imaginaire d’extrême droite au hippie ou au militant de gauche. Mais l’idée générale est ancienne : de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, la virilité se confondait largement avec l’idéal militaire. L’homme devait être un soldat courageux ; la lâcheté était stigmatisée, comme le montrent les figures des « fusillés pour l’exemple » ou l’affaire Salengro, dans laquelle ce ministre du Front populaire fut accusé de désertion avant de se suicider.

Antiféminisme, rôles de genre et fonction des femmes

Il faut distinguer l’antiféminisme, présent dès la fin du XIXe siècle, du masculinisme en tant que concept plus récent. Le terme se développe surtout au début des années 2010 pour désigner un contre-mouvement aux féminismes, centré sur les supposés intérêts masculins. Ses prémices peuvent cependant être recherchées dans les années 1980. Le Robert le définit comme un ensemble de revendications visant à promouvoir les droits et les intérêts des hommes dans la société au détriment de ceux des femmes, ce qui en fait un synonyme pratique de l’antiféminisme.

Dans l’extrême droite, le contenu du masculinisme est pourtant beaucoup plus ancien que le mot lui-même. Il est lié à une vision du monde dans laquelle la femme doit être mère, éducatrice, gardienne des traditions et dépositaire d’une mémoire raciale, religieuse ou civilisationnelle. Elle est présentée comme ayant besoin d’hommes forts et virils, tout en devant elle-même être suffisamment forte pour affronter la décadence ou la guerre ethnique fantasmée qui menacerait l’Europe.

Dans cette représentation, les femmes deviennent un instrument du redressement de la société européenne blanche. Elles sont chargées d’assurer l’enracinement, la transmission et la continuité du groupe. L’homme, quant à lui, est pensé comme soldat, combattant, chevalier ou Viking. Ces images condensent plusieurs fantasmes : le Viking représente une virilité conquérante, endurcie par le Nord ; le chevalier renvoie aux Croisades, à la défense d’un Occident blanc et chrétien, mais aussi à un Moyen Âge idéalisé, organique et traditionnel.

La généalogie des modèles masculins

Après la Grande Guerre, plusieurs auteurs et militants transforment l’expérience de la guerre totale en modèle viriliste. Ernst Jünger et Pierre Drieu La Rochelle deviennent des références majeures. Le premier est perçu, dans l’extrême droite contemporaine, comme l’archétype du soldat; le second, plutôt comme un dandy et un séducteur. Ces deux figures sont complémentaires : le militant idéal doit être à la fois combattant et homme de charme. Les courants les plus radicaux vont jusqu’à idéaliser le SS, présenté comme un héros de la Seconde Guerre mondiale pour sa bravoure supposée et son combat prétendument pro-européen, alors qu’il s’agissait d’un projet antibolchévique et antisémite.

Pendant longtemps, le fasciste a constitué l’archétype de la virilité d’extrême droite : ancien combattant, courageux, anti-intellectuel, séducteur et réprouvé. Lorsque le modèle n’est pas explicitement fasciste, il prend les traits de l’aventurier. Henry de Monfreid, contrebandier dans la Corne de l’Afrique, peintre et proche du fascisme dans les années 1930, a ainsi fasciné les militants par ses récits de voyage. Julius Evola représente une autre figure centrale : peintre dadaïste, théoricien de l’ésotérisme antimoderne italien, alpiniste réputé, compagnon de route du fascisme et du néofascisme, proche de certains cercles nazis, il fut également présenté comme un séducteur avant d’être paralysé par un bombardement à Vienne.

Après 1945, les militants d’extrême droite occidentaux cherchent à se placer dans le sillage de ces modèles. Ils aspirent à être des séducteurs, des Don Juan et des hommes virils. Dans le contexte de la décolonisation et de la guerre froide, les mercenaires, les parachutistes, les troupes coloniales et les combattants anticommunistes deviennent des références. Les groupuscules radicaux comme Occident ou Ordre Nouveau se perçoivent comme des combattants contre le Système et développent une esthétisation de la violence, proche d’un romantisme guerrier.

Cette quête de virilité constitue le fil conducteur du masculinisme d’extrême droite. Elle accompagne un rejet persistant de l’émancipation féminine. Dès le XIXe siècle, les suffragettes sont combattues au nom de l’ordre patriarcal. Dans les années 1960, les combats féministes et l’arrivée de la pilule bouleversent plus profondément cet ordre. Les femmes commencent à disposer de leur corps et à contester l’hégémonie masculine. Ce basculement nourrit un ressentiment durable, qui se traduit par le rejet, voire la haine, des féminismes.

Révolution sexuelle, Mai-68 et critique des mœurs

Les courants d’extrême droite refusent généralement ce qu’ils présentent comme une déliquescence des mœurs. Pourtant, certaines franges plus «révolutionnaires», comme les nationalistes-révolutionnaires ou les néo-droitiers, reconnaissent à la sexualité une puissance de subversion. Leur critique est donc ambivalente. D’un côté, elles dénoncent la morale bourgeoise et conservatrice ; de l’autre, elles critiquent le caractère normatif, contraignant, voire «totalitaire», d’une jouissance obligatoire qu’elles associent à l’hédonisme bourgeois de Mai-68.

La libération des mœurs est ainsi décrite comme une dynamique contradictoire. Elle pourrait, selon certains, renouer avec des pratiques communautaires ou des imaginaires antiques, mais elle serait en même temps détournée au profit de l’individualisme issu de Mai-68 et de la marchandisation des corps. Ces analyses reprennent parfois les thèses de Michel Clouscard, pourtant proche du Parti communiste français. Les traditionalistes-révolutionnaires influencés par Julius Evola, comme certains nationalistes-révolutionnaires marqués par l’ésotérisme, tentent alors de rejeter à la fois la société permissive et la morale bourgeoise classique.

La différenciation des sexes et la figure de la femme traditionnelle

Aujourd’hui encore, l’extrême droite insiste sur la différenciation des rôles sociaux entre hommes et femmes. Depuis la révolution sexuelle, ses militants dénoncent les « extrémistes » du Mouvement de Libération des Femmes, le contrôle de la natalité, la pilule, l’IVG et, plus largement, les féminismes contemporains. Ces derniers sont accusés de vouloir abolir la culture européenne, indo-européenne ou chrétienne, selon les sensibilités, afin d’en finir avec le patriarcat et d’instaurer des formes de matriarcat.

Cette peur, qui pouvait paraître marginale dans les années 1970, est devenue un ressort central des discours masculinistes contemporains. Les militants défendent l’idée d’une «femme-femme», féminine et fière de sa nature, aujourd’hui incarnée par la figure de la trad wife, ou épouse traditionnelle. Ce discours, déjà formulé dans les années 1970, refuse ce qu’il présente comme une contradiction féministe : d’un côté, l’indifférenciation des genres, résumée par la phrase On ne naît pas femme, on le devient ; de l’autre, une forte différenciation symbolisée par l’idée que les hommes et les femmes relèveraient de mondes radicalement distincts.

Alain de Benoist donne à cette vision une formulation différentialiste lorsqu’il écrit, en 1976, que le bimorphisme sexuel serait « un fait de culture qui se greffe sur un fait de nature ». Cette phrase exprime un biologisme ancien, bien antérieur aux youtubeurs masculinistes contemporains. Elle montre que la défense des différences sexuelles naturelles constitue depuis longtemps un élément structurant de la Nouvelle Droite.

Guillaume Faye : une exception relative

Guillaume Faye occupe une place particulière dans cet ensemble. Issu de la Nouvelle Droite et mort en 2019, il se réclame d’un néopaganisme philosophique plutôt que cultuel. Contrairement au moralisme dominant dans une grande partie de l’extrême droite, il ne se montre pas hostile à l’hypermodernité ni à la libération des mœurs. Il consacre même deux ouvrages à ces questions : Sexe et Idéologie en 1983, puis Sexe et Dévoiement en 2011. Sa conception de la sexualité se veut « libérée » et « païenne », ce qui l’éloigne du discours chrétien conservateur.

Cette position n’est pas pour autant émancipatrice. Faye souhaite utiliser la libération sexuelle à des fins de contrôle social, en retournant le concept foucaldien de biopouvoir. Selon lui, des mœurs libérées pourraient rendre plus acceptable un régime autoritaire, voire totalitaire. Il adopte également une position ambivalente sur l’homosexualité : il ne s’y oppose pas en tant que pratique privée, mais rejette ce qu’il appelle le lobby gay. Ce type de discours est devenu plus rare aujourd’hui dans ces milieux, même s’il existe encore des formes de virilisme homosexuel.

Conclusion : les invariants du masculinisme d’extrême droite

Le masculinisme et le virilisme d’extrême droite peuvent prendre des formes variées selon les périodes, les pays et les courants idéologiques. Ils possèdent néanmoins plusieurs invariants présents dès les premières formulations du XIXe siècle. Le plus important est l’hostilité à l’émancipation des femmes, parfois exprimée comme simple antiféminisme, parfois comme haine explicite de la volonté féminine d’autonomie.

Dans les années 1970, certaines branches néopaïennes de l’extrême droite pouvaient encore associer différenciation sexuelle et valorisation relative de la liberté des femmes dans l’Antiquité européenne, même si cette vision était largement idéalisée. Aujourd’hui, ce registre s’est affaibli au profit d’un discours plus nettement traditionaliste, centré sur le retour des valeurs familiales, la relégation des femmes et la remise en cause de certains droits acquis. Les débats contemporains aux États-Unis autour de l’avortement et, dans certains cercles extrêmes, du droit de vote des femmes, illustrent cette radicalisation réactionnaire.

Enfin, le masculinisme s’appuie presque toujours sur des références essentialisantes. Elles peuvent être biologiques lorsqu’il invoque les « règles de la nature », ou religieuses lorsqu’il affirme que Dieu ou les Évangiles assigneraient aux hommes et aux femmes des fonctions distinctes. Ces références se combinent parfois avec le pessimisme culturel et le décadentisme. Leur fonction reste la même : justifier l’infériorisation des femmes et affirmer la supériorité masculine, à condition que l’homme demeure viril.


[1] Une autre version, réécrite, complétée, avec les références scientifiques, sera prochainement publiée dans Stéphane François & Claire Martinus, Les masculinismes d’extrême droite (titre provisoire), Lyon, Éditions de la Lanterne.

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