Rafaël Amselem nous raconte un voyage sensible au Maroc, dans un entre-deux temporel, dans un espace de mémoires vives où chantent les langues de.Paris à la Méditerranée, où chatoient ses couleurs, où l’identité se mue en prière.
Rafaël Amselem
Je suis retourné sur la terre de mon père. J’y ai eu plusieurs surnoms. J’ai été le Juif. Le Turc. L’Italien. Et surtout le Marocain. Il paraît que cela se voit à mon visage.
Alors, très spontanément, on me parle en arabe, bien que je n’aie appris que le français. Je suis de ces descendants d’immigrés qui ont promptement oublié qu’ils ne sont français que depuis la veille, parce que depuis petit, mes parents m’ont toujours enjoint à l’intégration. C’est comme ça qu’on fait en France. Cela a plutôt bien fonctionné.
Je suis arrivé au Maroc comme un étranger. Mais l’histoire laisse toujours quelques marques insoupçonnées.
Avant de partir à l’aéroport, mon père m’a appris que ma grand-mère avait vécu à Essaouira.
C’était une gentille dame que ma grand-mère. Mamie Rosette qu’on l’appelait, Rosa de son vrai prénom. Elle vivait seule dans un appartement à Antony, décoré à l’oriental : il y avait de vieux tapis brodés, des ustensiles en fer de l’époque, des murs jaunes, du carrelage rouillé, du rouge, du marron, et du thé à la menthe. Depuis, mon père en fait tous les soirs, du thé à la menthe.
Cela fait longtemps que j’ai appris à en faire, sans même réaliser qu’il y avait dans ce savoir très anecdotique une marque discrète de mes origines.
Et des marques, je n’ai vu que ça au Maroc : dans cet appel à la prière qui me ramenait aux musiques orientales que ma mère écoutait en voiture, en route vers l’école, mêlées aux intonations d’Aznavour ; dans ces vieux grands-pères assis au coin de la rue qui s’échangeaient des banalités : leurs regards se confondaient avec celui de mon papi, leur parler était le sien quand il négociait des babioles au marché de Créteil ; dans cette familiarité qui s’exprime dans un geste de main, dans un sourire complice, dans cette entente générale qui donne l’impression que tout le monde est parent et qu’il n’y a pas à avoir de secrets entre nous.
Il y avait dans cette atmosphère un sentiment de déjà-vu qui sommeillait dans ma famille depuis son arrivée en France, une part de moi-même, échouée là depuis le passage par la Méditerranée.
Je suis Français, et pourtant je n’étais pas là hier.
J’ai mis longtemps avant de me sentir quelque chose.
L’école républicaine ne m’a pas spécifiquement préparé à ce sentiment. Il n’est venu que très tard, avec Paris, l’histoire racontée dans les musées, les vieux films, les surréalistes, et tout un tas d’autres manières qui ne sont pas de l’ordre de l’explicite.
Je dois faire une confidence : j’ai une passion secrète pour le français des années cinquante à soixante-dix, celui qu’on entend dans les vidéos de l’INA, dont la sonorité me paraît réjouissante. N’est-ce pas ridicule, comme attitude, quand on sait que ma famille fut essentiellement marocaine et tunisienne depuis plusieurs générations, avant d’échouer ici, dans le drame des vents, au cœur du conflit arabo-israélien ?
Ne sont-ce pas les notes de l’Andalousie qui vibrent dans mes prières ?
Que dire de ce soin, en arabe et en hébreu, à prononcer les lettres avec l’accent guttural ?
Avant que mon grand-père maternel nous quitte, je lui ai demandé de me raconter la Tunisie. Il m’a narré les soirées dansantes de Tunis, les plages de Djerba, la rue de Paris, les petits jobs lorsqu’il a perdu son père, les voyages en mer avec ses amis pour partir à la pêche, les Allemands qui commençaient à construire les camps, les manières de s’habiller, les plats qui ponctuaient l’année, la fuite à Charenton. J’ai tout enregistré. Je garde les fichiers précieusement sur mon téléphone, et sur un drive, par sécurité.
Cette génération est partie. Mon grand-père s’en est allé à son tour, il y a un peu plus d’un an, peu de temps après ma grand-mère maternelle.
Cette génération était juive, au sens où elle vivait près du rivage, prête à partir échouer ailleurs, parce qu’ainsi l’a voulu la Providence. Dans ses bagages, elle pensait emporter peu de choses, contraintes du voyage obligent.
Elle emportait en réalité des chansons, des prières, le bleu de la mer, une dafina, un pkeila, du rouge, du marron, des broderies, un peu de menthe, des manières de négocier au marché, un calendrier, des fêtes, de belles choses pour habiter sous le soleil.
Je suis Français. Je suis Tunisien. Je suis Marocain. Je suis Juif. Je suis Séfarade. Je suis de la Seine et de la Méditerranée.
C’est tout cela que j’ai vu à Essaouira.

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