Le désir libertaire

Denis Moscovici

Les librairies regorgent de trésors insoupçonnés. Ainsi de ce manifeste surréaliste arabe des années 1970, tout aussi radical que ses cousins d’Europe.

Les années 70 du siècle dernier se sont éloignées et avec elles, l’esprit libre et l’espoir de changement qui ont soufflé alors dans tous les pans de la société et dans toutes les régions du globe.

La revue littéraire du surréalisme arabe

Dans l’ambiance encore soixante-huitarde et poétique de ces années en tous points exceptionnelles, un groupe de jeunes intellectuels, venant du monde arabe et de divers pays du Maghreb, se sont lancés dans une aventure littéraire et révolutionnaire tout à fait riche et méconnue, dont cet ouvrage compile de nombreux textes manifestes et poétiques, à l’initiative d’Abdul Khader El Janabi.

Ils ont créé et fait paraître 3 numéros de la revue Le désir libertaire entre 1973 et 1975, organe du mouvement surréaliste arabe.

On sait peu de choses sur ce goupe, surles conditions précises de sa constitution à Paris, sur ses membres (Farid Lariby, Ghazi Younes, Abdul Khader El Janabi, Mohammed Awadh, Ari Fenjean, Maroine Dib) et leur parcours.

De Bagdad à Paris

Dans son introduction, Marc Kober, notamment spécialiste de la littérature égyptienne du XXe siècle et animateur de revues surréalistes, présente une courte biographie d’Abdul Khader El Janabi : né à Bagdad en 1944, ayant grandi dans cette ville bouillonnante, il fut contraint de quitter l’Irak par le parti Baas en raison de ses sympathies communistes, et s’exila à Londres pour y parfaire sa formation marxiste et littéraire avant de rejoindre Paris en 1972, ville qui deviendra pour lui l’« Arabie sur Seine ». El Janabi, poète, a aussi été un traducteur en langue arabe de Paul Celan, Max Jacob et Joyce Mansour, et s’est lié d’amitié avec certains écrivains israéliens.

C’est dans les bistrots du Quartier latin aux noms prédestinés, Le Rostand, Le Villon, etc., que cette revue ronéotypée en langue arabe a été fabriquée par ce noyau de jeunes Irakiens, Syriens, Libanais, Tunisiens.

Des poètes révolutionnaires

Les références de leur mouvement, dont la cible était avant tout la « patrie arabe » et la religion, furent le surréalisme et le situationnisme et c’est par l’action sociale et poétique qu’il choisit de se manifester. Ils détourneront l’anticléricalisme et l’anti-patriotisme de ces -ismes  célèbres vers l’Orient arabe.

C’est du surréalisme encore rayonnant que ce mouvement se revendique le plus fort : « Voilà comme le surréalisme contribue à m’insérer dans un Occident considéré non comme lieu géographique ou antinomie de l’Orient… mais comme le pivot de toutes les rébellions de l’esprit humain pour la liberté, la poésie, et les droits de l’homme…il est et a toujours été ma seule arme face à l’Occident des usines d’armement et à l’Orient de tous les despotismes », nous dit El Janabi dans son texte de présentation.

Le surréalisme se marque en ces textes non seulement dans  leur puissance littéraire et poétique, mais aussi dans la volonté affirmée de se libérer du joug des religieux qui mettent le couvercle sur les libertés politique, culturelle et sexuelle. Dans un manifeste de 1975, on peut lire ces phrases puissantes : « Nous ferons exploser les mosquées et les rues par le scandale du retour du sexe au corps qui s’enflamme dans chaque rencontre jusque là secrète » ; et aussi : « Notre surréalisme signifie la destruction de ce qu’ils appellent la patrie arabe. »

En créant Le Désir libertaire et en s’élevant contre les dictatures arabes et l’islamisme, ils ont pris beaucoup de risques.

Le surréalisme contre l’obscurantisme

Pour ceux qui ignorent tout des mouvements révolutionnaires arabes, Abdul Khader El Janabi, en acteur engagé et intellectuel, indique qu’il y eut dans l’histoire peu de personnalités « des Lumières », capables de remettre en cause les hiérarchies tyranniques de ces pays et leurs autorités religieuses :

« Notre culture arabe était velléitaire, pauvre de toute tradition subversive », écrit-il.

Il a en effet fallu attendre le XXe siècle, avec un premier mouvement né au Caire en 1938 et actif dans les années 1950, La Part du sable, maison d’éditions et revue, sous l’impulsion de Georges Henein et Ramses Younane, pour voir des intellectuels promouvoir des idées révolutionnaires destinées à faire éclater les carcans littéraires et artistiques.

C’était le mouvement surréaliste égyptien, et sa langue était plutôt le français. Un poète comme Edmond Jabes y fut publié. Abdul Khader El Janabi reconnaît sa dette vis-à-vis de ces grands anciens : « Si leur bataille pour transplanter le surréalisme dans les pays arabes échoua, il n’en demeure pas moins que cette expérience reste une référence permanente. »

Cette publication en français nous révèle une mouvance méconnue qu’il faudrait arracher à sa confidentialité. En cette période d’obscurantisme et de racisme envers les musulmans, censés n’avoir ontologiquement aucun esprit critique, il est important de rappeler que certains ont ouvert des voies qui peuvent être de nouveau empruntées. La leçon de ces textes vaut pour nous aussi et nous renvoie à notre condition commune : « Dans ce monde de la survie masochiste, le surréalisme est une façon offensive mais poétique de survivre. »


Le désir libertaire. Le surréalisme arabe à Paris 1973-1975, éd.de l’Asymétrie, 2018.

One response

  1. Bel article de Denis Moscovici, à compléter par celui de Marie Virolle dans « La Revue des revues » 2019/1 (N° 61), et les entretiens avec Abdul Kader El Janabi de Philippe Bouret et Laurent Doucet dans le numéro 5 de la revue « A Littérature-Action » svp.

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