Le Joueur de flûte de Hamelin

Cette période pré-électorale recèle des menaces tragiques pour notre pays. Nous allons les aborder dans une série d’articles consacrés aux ingérences étrangères et hostiles, ainsi qu’à leurs relais1. Des personnalités de premier plan dévoilent leurs allégeances et posent leurs cartes dans le jeu stratégique qu’elles installent, avec l’aide de complicités médiatiques. Le terrain politique leur semble propice. Pour y prospérer, ils nous précipitent dans l’abime.

Isabelle Kersimon avec Veronika Zorn

Fin mai 2026, le maire RN de Perpignan, Louis Aliot, organise les troisièmes rencontres de la liberté d’expression2. Revenons sur cette notion. Comme l’a analysé Isabelle Kersimon dans son livre Les Mots de la haine3, la liberté d’expression telle que revendiquée par les acteurs et agents de ces ingérences ne relève absolument pas du droit de la République française tel que défini dans les lois de 1881 et 1972, mais de ce que les Américains appellent le « free speech »4. Depuis plusieurs années, en s’appuyant sur cette notion dévoyée – en particulier sous la plume d’Anastasia Colosimo, un temps conseillère Russie auprès du président Macron (Les Bûchers de la liberté, éditions Stock, 2016, qui a connu un succès phénoménal immérité dans les milieux intellectuels français) –, une petite musique s’est faite symphonie : la liberté d’expression devrait être totale (comme le prône Eugénie Bastié, journaliste au Figaro, chroniqueuse sur CNews, et future chroniqueuse dans la nouvelle émission politique de France2 en vue de la présidentielle, à partir de septembre 2026), surtout pour les thuriféraires de l’extrême droite délicatement appelés conservateurs.

En conséquence, colloques et rencontres se sont mutlipliés ces dix dernières années, réverbérant dans de nombreux territoires de la pensée française les déplorations ridicules d’ectoplasmes médiatiques qui passèrent des années à se plaindre de censures imaginaires dans tous les médias écrits et audiovisuels. L’offensive a commencé en douceur, avec la promotion des obscurs graphomanes Mathieu Bock-Côté5 par le Printemps républicain, et Douglas Murray6 par Peggy Sastre dans Le Point, Jeremy Stubbs dans Causeur et Alexandre Devecchio dans Le Figaro

Outre le fait que les revendications portées par Colosimo (et le Printemps républicain) incluent les lois mémorielles longuement débattues et durement acquises dans les années 1990 et 2001 pour contrer le négationnisme organisé internationalement par des nazis et pronazis qui avaient échappé à la justice, elles visent à détruire les lois de protection antiracistes et, dans un élan qui peut sembler paradoxal, à museler toute opposition politique.

Ce qui semble paradoxal ici s’explique par la massification des discours qui furent longtemps relégués dans des espaces d’expression marginaux, fréquentés et/ou agis par les mouvements identitaires, nationalistes et la Nouvelle Droite7. Dans la phase actuelle, où ils ont obtenu des gages de respectabilité, ils représentent une nouvelle norme devenue écrasante grâce aux mânes des milliardaires Stérin et Bolloré : en fixant l’agenda, ils ont stérilisé le débat.

C’est dans cette normativité unidimensionnelle et autoritaire que se glissent socialement et chutent moralement un certain nombre de « gardiens de la République » au nom du principe de pluralité.

Cette pluralité est un simulacre. Et non seulement elle est en train de tuer notre démocratie, mais elle profite aux puissances étrangères qui ont choisi leur champion politique dans notre pays comme aboutissement des batailles cognitives dans leur guerre hybride.

Ainsi, en 2025, « sous la présidence éclairée d’Éric Naulleau », comme l’écrit Daniel Salvatore Schiffer dans Causeur, se comptaient dans la liste des invités plusieurs fervents soutiens plus ou mois avoués du Kremlin en France : Mathieu Bock-Côté, Fabrice Balanche, Régis Le Sommier, Jacques Hogard, Maxime Chaix, David Engels et Érik Tegnér. Ce dernier est actuellement dans le viseur du secrétariat général de la Défense nationale suite à une enquête de Viginum ayant mis au jour des appointements reçus de la Hongrie de Viktor Orban. 

En 2024, lors de la première édition, Éric Naulleau était déjà président d’honneur. Parmi les invités, Michel Onfray, Henri Guaino, Georges Fenech.

En 2026, toujours sous le patronage du président Éric Naulleau, se sont également exprimés des invités plutôt pro-Netanyahou et certainement plus mainstream : Yvan Rioufol, Gilles-William Goldnadel, Noémie Halioua, Florence Bergeaud-Blackler et l’éditeur David Reinharc. Rachel Khan y discutait avec Rodolphe Cart. Le trophée bolloréen Boualem Sansal y occupait une place privilégiée.

Xavier Driencourt et Romaric Sangars sont de toutes ces rencontres.

S’il est à noter que beaucoup sont des habitués de CNews, nous retrouverons tous ces personnages dans nos prochains articles.

  1. En avril 2026, le président Emmanuel Macron a annoncé, aux maires de France, vouloir « présenter un projet de loi et des mesures réglementaires pour améliorer la protection de nos élections contre les ingérences étrangères ». En juillet, le Premier ministre Sébastien Lecornu a proposé de tripler les peines pour les producteurs de « faux contenus d’information ». Les années 2024, 2025 et 2026 ont en effet été émaillées d’actes militaires russes au large de nos côtes, d’opérations de déstabilisation russes antisémites et islamophobes (tags, étoiles de David, mains rouges sur des bâtiments liés à la communauté juive et des immeubles d’habitation et têtes de porc devant des mosquées), ainsi que, selon S. Lecornu, de « manipulations numériques sophistiquées potentiellement liées à Israël, visant LFI » .
  2. Le Printemps de la liberté d’expression en 2024, 2025 et 2026.
  3. Prochainement réédité, actualisé et augmenté par l’autrice.
  4. Premier amendement de la Constitution américaine (1791) : « Le Congrès n’adoptera aucune loi pour limiter la liberté d’expression ».
  5. Sociologue et essayiste québécois installé en France, chroniqueur sur CNews et Europe1, plumitif d’abord chez Causeur, puis à Valeurs actuelles, au Figaro et au Point.
  6. Écrivain et commentateur politique britannique prônant le néo-conservatisme et développant des discours identitaires et anti-islam.
  7. Nom donné au mouvement issu du GRECE (Groupement de Recherches et d’Études pour la Civilisation Européenne), puissant fer de lance de toutes les extrêmes droites. C’est au GRECE que l’on doit les notions idéologiques marquantes de lutte métapolitique et culturelle, ainsi que le combat civilisationnel pour préparer la société tout entière à accepter les idées de l’extrême droite comme la nouvelle norme.

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